Harry Gove, professeur émérite à l’Université de Rochester (U.S.A.) vient de faire paraître un livre destiné à faire autorité, si l’on en croit l’éditeur.On sait qu’il est le concepteur de l’A.M.S. [1], l’appareil qui a permis les dosages du C 14 sur de petites prises et qui a servi à dater le Linceul de Turin.
Son livre est la chronique au jour le jour de ses aventures depuis 1977, époque où il apprit l’existence de la relique, jusqu’à l’apothéose : l’annonce de sa date médiévale par son propre custode, le cardinal Ballestrero, en 1988.Le livre de Gove est non seulement la relation d’une recherche très technique mais encore un ensemble de réflexions philosophiques et théologiques que lui ont inspirées l’objet étrange qu’est pour lui le Linceul. D’emblée deux camps s’affrontent : d’une part, les scientifiques de très haut niveau (dont Gove) et quelques autres esprits éclairés, libres de tous préjugés car agnostiques (toujours comme Gove), qui savent que la relique ne peut être authentique, et, d’autre part, ceux de seconde zone, dont les travaux ont apporté de multiples éléments en faveur de l’authenticité, que Gove veut ignorer ou qu’il tourne en dérision, puisqu’ils sont de toute évidence influencés par des croyances d’un autre âge. Telles sont notamment les recherches des Turinois, ou de l’équipe du S.T.U.R.P. [2]. Il évite toute allusion aux travaux des deux symposia, de Paris (1989) et de Rome (1993) où les preuves de l’authenticité de la relique s’étaient accumulées et où de nombreuses communications avaient soulevé le doute sur le caractère infaillible de la datation radiocarbone.Les témoignages fiables à propos du Linceul sont, nous dit Gove, ceux émanant des adversaires de son authenticité, tels que le Dr Sox, président (démissionnaire) de la British Society for the Turin Shroud, ou Mac Crone, qui avait soi-disant prouvé que l’image est l’œuvre d’un peintre, ou encore le professeur Tite – du British Museum – qui a dirigé l’expertise qui a abouti à la date médiévale. Leurs qualités éminentes contrastent avec les défaillances multiples relevées par Gove chez les membres du S.T.U.R.P.
Ce qui les rend suspects à ses yeux, c’est, encore une fois, qu’ils croient à l’authenticité de la relique. Ils ont même le mauvais goût de porter des croix autour du cou ! Ce sont donc, de toute évidence, outre des snobs, de faux scientifiques. Gove les trouve crédules et prétentieux.Ils ont, dit-il, indûment tenu le « hit parade » jusqu’alors, usurpant la place qui revenait aux carbonistes. Ils ont même été jusqu’à présenter leur venue à Turin comme un miracle, n’ayant disposé d’aucune subvention officielle. Gove s’amuse de telles prétentions et précise que le V.P.8 [3] appartenait bien à la N.A.S.A. Bien qu’ils aient amené avec eux « toutes leurs caisses pleines d’instruments fantaisistes et soient arrivés à quarante, ils n’ont abouti à aucun résultat sérieux [sic] et ne sont pas parvenus à percer le secret de l’image [resic] ».Quand on connaît les prodigieux progrès que l’équipe du S.T.R.U.P. a opéré dans la connaissance du Linceul et en particulier de son image (qui n’est pas une peinture), on ne peut qu’être choqué devant une telle mauvaise foi.Gove proclame haut et fort que la seule détermination fiable en la matière est la datation radiocarbone, et pas n’importe laquelle, celle délivrée par son appareil, l’A.M.S.Il va (c’est presqu’incroyable) persuader l’Académie Pontificale des Sciences que son test surclasse tous les autres. Il est vrai qu’il s’est lié d’amitié avec Carlos Chagas, son président, qui est lui aussi persuadé que le Linceul est faux et que le sang dont il est imprégné provient d’un primate, révélation qui enthousiasme Gove. Ce dernier ne tient aucun compte des travaux de John Heller du S.T.U.R.P. qui avait déjà prouvé à l’époque qu’il s’agissait bien de sang humain. C’est ainsi que, grâce à l’intervention de Gove, les études interdisciplinaires réclamées par le S.T.U.R.P. seront réduites à néant et que les spécialistes A.M.S. effectueront leurs fameuses déterminations sans autre contrôle que celui du professeur Tite, et que les données brutes, dont dérivent les calculs statistiques ayant abouti à la date médiévale, ne seront jamais divulguées. Calculs statistiques que Gove à son tour, fera disparaître… Le fameux « verdict de la Science » dériverait-il d’une suite de protocoles scientifiques biaisés ? Loin de dissiper les doutes qui planent sur une expertise contestée, le livre de Gove contribue au contraire à les accroître.En effet, toute son argumentation repose sur une pétition de principe : le caractère infaillible de la méthode radiocarbone et en particulier des données obtenues à l’A.M.S. (les autres appareils semblent moins infaillibles…).
Mais il n’en apporte aucune preuve. Il se contente d’affirmations péremptoires assorties de commentaires peu flatteurs à propos de la débilité mentale de ceux qui en douteraient…Il feint d’ignorer les multiples défaillances relevées à propos de la méthode et, quand il parle des données relatives à la datation du Linceul, non content de les exprimer en un langage excessivement technique, incompréhensible aux non-initiés, il les noie dans une brume de détails contradictoires et en profite pour les falsifier carrément.Ainsi proclame-t-il que l’âge du Linceul aurait été déterminé indépendamment par les trois laboratoires ayant travaillé en test aveugle (c’est faux, les tests n’avaient pas été aveugles, les labos avaient été avertis de l’âge des témoins, avaient reconnu le Linceul à son tissage caractéristique et s’étaient communiqué leurs données). Gove ose encore dire qu’ils sont tombés pile sur la date de 1325 à plus ou moins trente ans.
Que sont devenues les 1260-1390 années A.D. (!) « déterminées avec une probabilité astronomique », que le professeur Tite avait fièrement écrites le 13 octobre 1988 au tableau du British Museum ? Rien, ces chiffres ont disparu. Le plus curieux, c’est que le calcul statistique qui avait servi à valider la date médiévale, faisant l’essentiel de la publication de Damon etal, a disparu lui aussi… Pour quelle raison Gove a-t-il fait disparaître les fondements même du « verdict de la Science » ?Voici le nœud du problème. On sait que les statisticiens avaient critiqué avec virulence les calculs statistiques hors-normes qui constituent l’essentiel de la contribution de Damonet al et conclu à l’absence de signification scientifique de la fameuse date médiévale.Fait curieux : Gove, qui s’est contenté d’appliquer aux contestataires les mêmes qualificatifs peu flatteurs qu’à ceux qui doutent du radiocarbone, ne dit rien des travaux des statisticiens (s’agirait-il d’un lapsus freudien ?). On ne trouve plus de trace dans son livre des fameux calculs statistiques… Ils ont disparu, ils se sont envolés, évaporés. Et, chose bizarre, l’âge du Linceul est devenu beaucoup plus précis. – Tout cela sans l’ombre d’une explication. Gove se moque franchement de ses lecteurs qu’il sait incompétents. Il accumule les faux témoignages à propos des faits et en fausse les interprétations.Ce livre est publié par Dorothy Crispino qui éditait, il y a quelques années, la très belle revue Shroud Spectrum International. Elleest membre du C.I.E.L.T. et amie de M. van Cauwenberghe. J’avais fait sa connaissance à Paris, lors du symposium de 1989 et suis restée en contact avec elle. Elle avait refusé de faire paraître ma communication de 1989 dans sa revue, prétextant son manque de compétence en matière de radiocarbone, ce qui est certainement exact.On se demande qui a pu la conseiller au point de lui faire éditer un livre qui ne peut que choquer : les scientifiques, en tout premier lieu, ce dont elle ne se rend vraisemblablement pas compte ; ensuite tout être doué de bon sens, de bonne éducation et d’un minimum de sens des valeurs. Mrs Crispino n’a pas l’excuse de l’ignorance ; elle connaît tout sur le Linceul : elle a assisté à tous les congrès du C.I.E.L.T. et a eu accès à bien d’autres sources encore. Comment en est-elle venue à présenter ce livre comme « fascinant » et « faisant autorité » ?A chaque page, pour ainsi dire, on se heurte à des affirmations incroyables exprimées en un langage qui se veut familier mais qui est tout à fait vulgaire, et qui n’ont que de lointains rapports avec la vérité scientifique et avec la vérité tout court. Est-ce là l’œuvre d’un des plus éminents spécialistes en matière de radiocarbone ? Je suis déçue – terriblement déçue. Et édifiée en quelque sorte. Car ce que Gove essaie de nous faire croire est d’une puérilité affligeante, du niveau de la bande dessinée : il aurait suffi aux spécialistes de pousser sur les boutons de leurs super-machines pour faire apparaître les dates absolues de tous les échantillons et pour voir s’effondrer, en même temps, les superstitions papistes. C’est un peu gros !Le livre de Gove est peut-être fascinant – pour certains. Mais ce qui m’a surtout impressionnée a été de voir à quel point Gove, le spécialiste par excellence, en est réduit à des élucubrations indignes d’un scientifique, qui le déconsidèrent, lui et la méthode radiocarbone qu’il défend. Et s’il est destiné à « faire autorité » dans les milieux scientifiques, c’est d’une façon tout autre que ne le croit Mrs Crispino.
M.-C. van Oosterwyck-Gastuche H.E. Gove, Relic, Icon or Hoax ? Carbon dating the Turin Shroud. (Relique, Icône ou Canular ? La datation radiocarbone du Linceul de Turin), I.O.P. New Books. Inst. of Physics Publ. Techno House, Redcliff Way, Bristol BS 1 6 NX, Grande Bretagne, 1996, 336 p.
Annexe
L’image qui apparut sur le V.P.8 et qui va susciter l’intérêt des scientifiques américains, est à l’origine des recherches du S.T.U.R.P. sur le saint Suaire, recherches qui ont été réalisées sans soutien financier officiel. Certains scientifiques ont même été jusqu’à hypothéquer leur maison pour subvenir aux frais d’achat des appareils. C’est pourquoi Gove souligne, dans le but de se moquer d’eux, que le V.P.8 appartenait à la N.A.S.A.C’est John Jackson que nous connaissons déjà [4] (dès l’âge de quatorze ans il s’est intéressé au Linceul) qui se mit laborieusement à mesurer les contrastes de l’image, jusqu’au jour où le Dr. Bill Mottern, du laboratoire Scandia d’Albuquerque (un des sites ultra-secrets de l’armée américaine) lui suggéra de l’introduire dans le V.P.8.Cet appareil est un analyseur d’images couplé à un ordinateur qui a servi à la N.A.S.A. pour photographier les planètes dans les projets « Viking », « Mariner », « Voyager » etc. Les sondes spatiales ne transportent pas de caméras au sens propre du terme, mais sont munies d’un mécanisme capable de lire électroniquement les signaux lumineux et de les transmettre à la terre. Le V.P.8 a été programmé de façon à interpréter les zones les plus sombres comme étant plus éloignées.Jusqu’alors le Professeur Jackson n’avait jamais entendu parler de cet appareil. Bill Mottern y introduisit la photo du Linceul, manipula les cadrans, et…Soudain, les deux hommes virent apparaître, émergeant de la « brume électronique » de l’écran une image tridimensionnelle parfaite, celle d’un homme flagellé et crucifié. Impossible ! Ridicule ! Scandaleux ! Oui, mais l’incroyable image était bien là et les deux scientifiques la regardèrent d’un œil ébahi… Finalement Jackson poussa un long soupir : « Bill, te rends-tu compte, dit-il, que nous sommes probablement les premières personnes à savoir à qui ressemblait le Christ dans son tombeau ? [5] »L’image se comportait donc (contrairement aux photos des objets habituels qui sont des récepteurs de lumière) comme un émetteur de radiations, de même que les planètes analysées par le V.P.8. Elle suscita un intérêt considérable parmi les scientifiques américains qui décidèrent d’en savoir plus, coûte que coûte. C’est ainsi que le S.T.U.R.P. vit le jour. Les déterminations de cette association par des techniques de pointe révélèrent un ensemble de caractéristiques si extraordinaires qu’ils qualifièrent le saint Suaire d’ongoing mystery (un mystère sans fin). Ce fut notamment Heller qui identifia le sang comme étant du sang humain.Le but de Gove est de dénigrer ces acquis scientifiques au nom de sa prétendue science radiocarbone supérieure à toutes les autres réunies.M.-C. v. O.-G.
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[1] — A.M.S. : Accelerator Mass Spectrometer ou Tandétron. Nouvel appareil qui permet le dosage de très petites prises, choisi pour dater le Linceul de préférence aux « Minicompteurs » qui permettent les mêmes performances.
[2] — Équipe de 40 scientifiques américains qui ont fait des études approfondies sur le Saint Suaire en 1978. (NDLR.)