Discours du président Macron devant des franc-maçons et commentaires catholiques
Discours du président Macron devant des franc-maçons et commentaires catholiques
29 Mar
29Mar
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Pourquoi commenter les discours du président Macron par cette encyclique de la fin du XIXe siècle, Humanum Genus ?
« Fière de ses précédents succès, la secte des francs-maçons lève insolemment la tête et son audace semble ne plus connaître aucune borne. Rattachés les uns aux autres par le lien d’une fédération criminelle et de leurs projets occultes, ses adeptes se prêtent un mutuel appui et se provoquent entre eux à oser et à faire le mal.A une si violente attaque doit répondre une défense énergique. Que les gens de bien s’unissent donc, eux aussi, et forment une immense coalition de prière et d’efforts. » enc. H.G.
En exergue : citation de l'encyclique Humanum Genus, Léon XIII, 20 avril 1884.
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Discours du Président de la République au Grand Orient de France à l’occasion du 250è anniversaire de son appellation
Mesdames et messieurs les parlementaires, Messieurs les préfets,
Messieurs dames les Très respectables Grands maîtres, Grandes Maîtresses, Mesdames et Messieurs,
Chers amis,
Je vous remercie, Très respectable Grand maître, d’avoir accepté que la parole circule jusqu’à moi, premier outil du franc maçon et de l’homme de bonne volonté. La confrontation des oppositions fécondes, l’acceptation de l’autre dans vos loges, au Grand Orient et dans les autres obédiences représentées ici aujourd’hui, se poursuit sans relâche le travail maçonnique, et au fond, cette maïeutique utile pour le pays et pour la République. Et je voudrais, avant toute chose, chercher ici à dire l'importance de cette parole et votre contribution à l'occasion de ces 250 ans à la vie de la Nation et à notre République.
« A notre époque, les fauteurs du mal paraissent s’être coalisés dans un immense effort, sous l’impulsion et avec l’aide d’une Société répandue en un grand nombre de lieux et fortement organisée, la Société des francs-maçons. »
Le président Macron situe le véritable enjeu de la pensée maçonnique : bâtir une société. Nous allons voir laquelle. Remarquons la « confrontation des oppositions fécondes », du pur Hegel et sa fumeuse dialectique « thèse, antithèse puis synthèse ».
Chacun sait qu'en vos loges, la parole est hiérarchisée, structurée, organisée. Légitimée par un lent et patient travail de la pensée, de l'écoute et du partage. Et c'est ainsi que se conduit la recherche de la vérité. Et à l'heure des réseaux sociaux, où les paroles indistinctes se mêlent et s'entremêlent, sans hiérarchie ni distinction, avec tous les risques que cela implique, ce modèle pourrait paraître anachronique, mais si vous autorisez le profane que je suis à le dire, c'est un modèle qui, à l'évidence, n'est pas dénué de vertus. Vertu de la patience, pour façonner une parole de raison, porteuse de progrès, parole profondément attachée à la liberté de l'être humain.
Et je crois aussi qu'au moment où ailleurs ce sont les armes qui parlent en Europe et dans le monde, et où chez nous s'élèvent des voix de confusion, de haine, de déraison et de division, cette parole doit être plus forte et mieux entendue. C'est ce qui motive, entre autres, ma présence ici parmi vous. Les 250 ans du Grand Orient sont naturellement l'occasion. Mais je sais que s'agissant de l'histoire de la franc-maçonnerie, qui commence, on ne sait quand, véritablement, s'inscrit dans des temps lointains, empreintes aux grands mythes, les dates ne comptent guère. Seuls comptent, aujourd'hui comme hier, l'avenir et le progrès humain possible. Votre nom même signifie cette attention à l'aube, toujours recommencée, de l'idéal. C'est donc de cet idéal et de cet avenir que je viens surtout parler aujourd'hui.
Cet avenir se construit, certes, à la lumière d'un grand héritage. Issus de ces compagnonnages d'Ecosse, d'Angleterre où des hommes éprouvés par la violence religieuse se sont retrouvés en laissant leurs discordes à la porte des loges; De proche en proche, la franc-maçonnerie devint un projet de société. Ce projet était celui des Lumières. Elle transmit cette pensée de liberté et de raison des salons aux provinces. La franc- maçonnerie est à cet égard la fille aînée des Lumières.
Capital : la franc-maçonnerie (FM) est la « fille aînée des Lumières : donc, l'irréligion, l'incrédulité, vices absurdes et impies, sont bien la marque de fabrique de la FM.
Dans ses rites, bien sûr, où s'exalte l'éclat de la raison humaine prompte à transpercer le fanatisme.
Fanatisme = religion catholique pour ces « initiés ».
Dans ses idées surtout, elle tient l'Homme comme la mesure du monde. Elle consacre l'égalité entre les femmes et les hommes, de leur faculté de jugement, dans leur égalité profonde par-delà les origines ou la religion, dans leur perfectionnement possible et souhaitable par l'éducation, la culture, leur aspiration au progrès. Elle dit que l’Humanité est une et que l’avenir peut être porteur d’espoir.
«Leur grand intérêt étant de ne pas paraître ce qu’ils sont, ils jouent le personnage d’amis des lettres ou de philosophes réunis ensemble pour cultiver les sciences. Ils ne parlent que de leur zèle pour les progrès de la civilisation, de leur amour pour le pauvre peuple. A les en croire, leur seul but est d’améliorer le sort de la multitude et d’étendre à un plus grand nombre d’hommes les avantages de la société civile. »
En 1773, dans des remous que je laisse à la sagesse de l'étude, le Grand Orient décida de s'appeler ainsi. Alors se noue le fil profondément français de la franc-maçonnerie. Un fil qui, dès l'origine, présentait des traits propres à notre esprit national, le goût des distinctions et des hiérarchies. Je sais que les grades ou les degrés dans leur complexité sont tenus pour être nés en France, bien qu'on les qualifie d'Ecossais. Mais aussi et surtout un caractère profondément démocratique, marié à une ambition d'ordre. Avec la création du Grand Orient, les vénérables jusque alors propriétaires, ravis de leur charge, sont élus. Et les loges disséminées sur le territoire doivent désormais répondre à Paris. La centralisation, ici aussi, s'exerce. Par une même réforme, a été combattue l'inégalité naturelle et le poids excessif des particularismes. Une lutte contre l’assignation au profit de la liberté et de l’unité. Une œuvre de liberté et de concorde au-dessus du chaos et de la fatalité. La franc- maçonnerie française était constituée à l’image des desseins de la Nation française. Démocratique, méritocratique, la franc-maçonnerie française est aussi universelle.
Dès le XVIIIe siècle, elle accueillait à égalité ceux que la société d’alors vouait aux places obscures : les frères de confession juive, ceux de couleur, les femmes au sein des loges dites d’adoption. Parmi elles, et comment pourrais-je l’oublier, une ancienne propriétaire du palais de l’Elysée, Mathilde d’Orléans, sœur de Philippe-Egalité, Grand-Maître du Grand-Orient et elle-même Grande Maîtresse, surnommée citoyenne vérité à la Révolution.
« De plus, en ouvrant leurs rangs à des adeptes qui viennent à eux des religions les plus diverses, ils deviennent plus capables d’accréditer la grande erreur du temps présent, laquelle consiste à reléguer au rang des choses indifférentes le souci de la religion, et à mettre sur le pied de l’égalité toutes les formes religieuses. Or, à lui seul, ce principe suffit à ruiner toutes les religions, et particulièrement la religion catholique, car, étant la seule véritable, elle ne peut, sans subir la dernière des injures et des injustices, tolérer que les autres religions lui soit égalées. »
Rien n’est plus émouvant que de lire, ici, au sein du musée de la Rue Cadet, les débats graves et pondérés où les loges discutent de l'acceptation des uns et des autres. Ces débats ont toujours trait à l’égalité et à l’humanisme. Et ces lettres et ces mots sont toujours nos contemporains. Il exista, dès cette époque, une affinité élective entre la franc-maçonnerie et le combat pour la liberté qui deviendra un combat républicain.
« Pour eux, en dehors de ce que peut comprendre la raison humaine, il n’y a ni dogme religieux, ni vérité, ni maître en la parole de qui, au nom de son mandat officiel d’enseignement, on doive avoir foi. »
Destins jumeaux, destins fraternels. Face à l’opposition cléricale et aux fractures de l’Histoire du XIXe siècle, dans l’alternance des rois et des empereurs, la franc-maçonnerie finit par s’identifier au projet républicain et la République s’éleva, pierre à pierre.
« Or, comme la mission tout à fait propre et spéciale de l’Eglise catholique consiste à recevoir dans leur plénitude et à garder dans une pureté incorruptible, les doctrines révélées de Dieu, aussi bien que l’autorité établie pour les enseigner avec les autres secours donnés du ciel en vue de sauver les hommes, c’est contre elle que les adversaires déploient le plus d’acharnement et dirigent leurs plus violentes attaques. »
Qu’on ne s’y trompe pas, là encore. L’apport de la franc-maçonnerie est une vérité historique. Il n’y a ici ni complot ni dessein secret. Regardons face à nous, dans ce temple grossier, la fresque à l’Orient représente une allégorie féminine. A ses côtés trônent des visages et des figures qui signifient la culture, l’espoir, les arts. Tout, dans ce décor, paraît familier à tout citoyen, à tout Français. Parce que dans l'œuvre de ce frère, le frère Poisson, surgissent les contours de la statue de la Liberté de Bartholdi ou la Liberté guidant le peuple de Delacroix, surgit l’ombre de Marianne, surgissent ces mots de Victor Hugo :
“République universelle / Tu n’es encore que l’étincelle / Demain tu seras le soleil.” Surgit tout notre imaginaire français et républicain.
Et pendant des décennies, l'œuvre maçonnique et le combat républicain se rejoignirent pour presque se confondre. En témoigne cette Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, texte fondamental pour l'une et l'autre. À la Révolution, les francs-maçons furent députés, soldats de leur idéal, mais aussi, hélas, à partir de 1793, victimes de la Terreur robespierriste.
Sous l'Empire, leur œuvre fut consolidée. A la Restauration, des Rois précédemment maçons tirèrent profit de leur engagement. Sous la Seconde République, ce sont des maçons qui inspirèrent l‘abolition de l’esclavage, tentèrent le partage du progrès matériel en combattant la misère, sœur jumelle de l’obscurantisme. Et, sans qu’il puisse s’agir d’une coïncidence, les Francs-Maçons lui donnèrent sa devise, ou prirent celle de la République, qui sait. Liberté, égalité, fraternité. La république prit la devise maçonnique : les frères maçons avaient adopté le triptyque avant la révolution. Dans l’ombre que leur tendait leur fausse légende noire, la franc-maçonnerie formait cette « République à couvert » qu’évoquent les historiens. A couvert, sous des toits les protégeant de la curiosité inquisitrice des autorités puisque l’installation du Grand-Orient rue Cadet date justement de cette période. Oui, République à couvert. Car dans les banquets et les comices, dans les cercles de pensée et dans les mots d'avocats ou de journalistes, palpitait cet idéal, attendant son heure.
« La plupart du temps, ceux qui sollicitent l’initiation doivent promettre, bien plus, ils doivent faire le serment solennel de ne jamais révéler à personne, à aucun moment, d’aucune manière, les noms des associés, les notes caractéristiques et les doctrines de la Société. C’est ainsi que, sous les apparences mensongères et en faisant de la dissimulation, une règle constante de conduite, comme autrefois les manichéens, les francs-maçons n’épargnent aucun effort pour se cacher et n’avoir d’autres témoins que leurs complices. »
Vint la chute de l'Empire. Vint le gouvernement provisoire de Léon Gambetta, et le décret Crémieux qui accorda enfin la citoyenneté aux Français juifs d'Algérie et permit leur émancipation républicaine. Je pourrais citer tant de noms du Grand Orientou de la Grande Loge, mais nul besoin d'énumérer ici les pères fondateurs de notre République. Tous n'étaient pas maçons, mais tous en défendaient les valeurs. La franc-maçonnerie n'a pas fait à elle seule la République, mais la République, sans elle, ne se serait pas faite. La franc-maçonnerie fut l'atelier de la République, là où se poursuivait l'œuvre commencée dans le temple. La franc-maçonnerie donna à la République ses premières forces vives. Et à l'heure où le Parti républicain n'avait qu'une prise incertaine sur le pays, que la monarchie menaçait de revenir, les francs-maçons furent dans nos villages, dans nos petites patries, « ces commis voyageurs » de la République dont parlait Gambetta. Ils furent ces humbles militants pénétrés de l'idéal des Lumières. Défendant la République, face aux forces monarchistes comme face aux tenants de l'insurrection. La franc-maçonnerie donna à la République ses assises et son mouvement. Seule organisation civique d'importance face à l'Église, elle engendra presque à elle seule le Parti radical, dont les membres tinrent debout les murs de cette maison neuve qu’était alors la République. Elle donna à la République non seulement cela, mais encore toute sa puissance spéculative qui procédait de l'activité intellectuelle des frères. Les loges de la Raison furent les forges de nos lois. Lois de liberté, avec la loi sur la liberté de la presse, loi autorisant les syndicats, loi de liberté d'association de 1901, loi de 1905 sur la séparation de l'Église et de l'État.
« Ainsi, dut-il lui en coûter un long et opiniâtre labeur, elle se propose de réduire à rien, au sein de la société civile, le magistère et l’autorité de l’Eglise ; d’où cette conséquence que les francs-maçons s’appliquent à vulgariser, et pour laquelle ils ne cessent pas de combattre, à savoir qu’il faut absolument séparer l’Eglise de l’Etat. Par suite, ils excluent des lois aussi bien que de l’administration de la chose publique, la très salutaire influence de la religion catholique et ils aboutissent logiquement à la prétention de constituer l’Etat tout entier en dehors des institutions et des préceptes de l’Eglise. »
Les lois de Jules Ferry sur notre école publique et laïque.
« La secte concentre aussi toutes ses énergies et tous ses efforts pour s’emparer de l’éducation de la jeunesse. Les francs-maçons espèrent qu’ils pourront aisément former d’après leurs idées cet âge si tendre et en plier la flexibilité dans le sens qu’ils voudront, rien ne devant être plus efficace pour préparer à la société civile, une race de citoyens telle qu’ils rêvent de la lui donner. C’est pour cela que, dans l’éducation et l’instruction des enfants, ils ne veulent tolérer les ministres de l’Eglise, ni comme surveillants, ni comme professeurs. Déjà, dans plusieurs pays, ils ont réussi à faire confier exclusivement à des laïques l’éducation de la jeunesse, aussi bien qu’à proscrire totalement de l’enseignement de la morale, les grands et saints devoirs qui unissent l’homme à Dieu. »
Mais loi aussi, pour l'égalité, la fraternité, le progrès humain, avec la réforme de l'assistance publique, la rédaction d'un premier code du travail confié à Arthur Groussier, futur Grand maître, ou la création des premières mutuelles. Toutes ces lois, en écho du cri de justice, du cri contre la misère et l'oppression, contre la loi du plus fort élevée en loi naturelle. Ce cri de Gavroche et ce cri de l'enfant de Vallès.Tant de lois furent ici et ailleurs initiées, imaginées, discutées. Grâce à elles, à travers elles, la République conquit les cœurs et les urnes. Malgré les tentatives factieuses, malgré un déchaînement d'antisémitisme qui prit Dreyfus pour victime, et à travers lui, l'esprit de la République comme cible. Puisque s'en prendre à un juif, c'est toujours aussi chercher à atteindre le projet politique qui le reconnaît libre et égal, qui le reconnaît comme tel. C'est toujours chercher à atteindre la République.
En 1896, comme un symbole, Léon Bourgeois devint Président du Conseil à la tête de ce qu'on appela « le gouvernement des Loges. » Léon Bourgeois, à qui nous venons de rendre hommage, plaidait pour une société solidaire, car l'individu, disait-il, naissait débiteur d'une dette envers la société. Un citoyen né avec des droits inaliénables, mais aussi avec des devoirs. Devoir d'engagement et de solidarité. Devoir de se rendre redevable envers la Nation qui nous instruit et nous construit. Léon Bourgeois plaidait dès lors pour l'organisation rationnelle de cette solidarité afin de conjurer les injustices de destin. Quittant le Gouvernement, il devint l'artisan de la Société des Nations, reçut le prix Nobel de la Paix. Car cette solidarité dans la nation existait pour lui à l'échelle du genre humain. La même dette envers les autres, ce même devoir d'être utile aux autres. Rien des hasards de la naissance ou de l'arbitraire du cours de la vie ne devait séparer entre eux les femmes et les hommes. Ni les origines, ni les frontières. Car une vie vaut une vie. En cela, Léon Bourgeois ne portait pas seulement un projet franc-maçon. Il vouait ses forces à une ambition universelle et humaniste d'affranchissement et de raison, de progrès et de paix. Une ambition qui était alors profondément française et qui l’est toujours. Une vie vaut une vie.
« Un Dieu qui a créé le monde et qui le gouverne par sa Providence ; une loi éternelle dont les prescriptions ordonnent de respecter l’ordre de la nature et défendent de le troubler ; une fin dernière placée pour l’âme dans une région supérieure aux choses humaines et au-delà de cette hôtellerie terrestre ; voilà les sources, voilà les principes de toute justice et honnêteté. Faites-les disparaître (c’est la prétention des naturalistes et des francs-maçons) et il sera impossible de savoir en quoi consiste la science du juste et de l’injuste ou sur quoi elle s’appuie. Quant à morale, la seule chose qui ait trouvé grâce devant les membres de la secte franc-maçonnique et dans laquelle ils veulent que la jeunesse soit instruite avec soin, c’est celle qu’ils appellent « morale civique », « morale indépendante », « morale libre », en d’autres termes, morale qui ne fait aucune place aux idées religieuses.Or, combien une telle morale est insuffisante, jusqu’à quel point elle manque de solidité et fléchit sous le souffle des passions, on le peut voir assez par les tristes résultats qu’elle a déjà donnés. Là en effet où, après avoir pris la place de la morale chrétienne, elle a commencé à régner avec plus de liberté, on a vu promptement dépérir la probité et l’intégrité des moeurs, grandir et se fortifier les opinions les plus monstrueuses, et l’audace des crimes partout déborde. Ces maux provoquent aujourd’hui des plaintes et des lamentations universelles, auxquelles font parfois échos bon nombre de ceux-là mêmes qui, bien malgré eux, sont contraints de rendre hommage à l’évidence de la vérité. »
En 1899, vous le savez, au compte de l’affaire Dreyfus, fut érigée la statue de la République, sur la place du même nom. L'un des témoins de cette liesse, de ce jour heureux de la nation était Charles Péguy. Et décrivant la foule se massant sur les boulevards, il énumère dans le détail les guildes et les confréries, les syndicats d'ouvriers ou d'horlogers qui la composent. Et il note alors, je le cite « Comme c'est beau, un nom qui désigne les hommes, les groupes, sans contestation, sans hésitation par le travail quotidien. On sait ce que c'est au moins qu'un forgeron ou un charpentier. Je voudrais les citer tous, car je ne sais comment choisir ». Eh bien, dès ce triomphe de la République, il faut citer, avec les forgerons et les charpentiers, les Maçons.Oui, à chaque fois que la République œuvra à l’amélioration de la condition matérielle et morale de l'Humanité, la franc-maçonnerie française fut au rendez-vous.
Les ennemis de la République ne s'y trompèrent pas. Le régime de Vichy bannit la franc-maçonnerie et spolia ses biens. Un film de propagande fut tourné, reproduisant le temple Corneloup. 500 francs-maçons furent assassinés en raison de leur appartenance. Et tant d'autres moururent pour défendre la patrie des Lumières. Je pense à Jean Zay, ministre de l'Éducation nationale et des Beaux-Arts, il fut dans notre Histoire l'un de ceux qui bâtit une école de l'émancipation et de la liberté. Il bâtit cette école comme un rempart aux forces de la haine dont il fut lui-même le martyr. Il bâtit une école dont tous, nous sommes les héritiers. Et dont nous devons tous être les gardiens.
« L’autre dessein, à la réalisation duquel les francs-maçons emploient tous leurs efforts, consiste à détruire les fondements principaux de la justice et de l’honnêteté. Par là, ils se font les auxiliaires de ceux qui voudraient, qu’à l’instar de l’animal, l’homme n’eût d’autre règle d’action que ses désirs. Ce dessein ne va rien moins qu’à déshonorer le genre humain et à le précipiter ignominieusement à sa perte. Le mal s’augmente de tous les périls qui menacent la société domestique et la société civile. Ainsi que Nous l’avons exposé ailleurs, tous les peuples, tous les siècles s’accordent à reconnaître dans le mariage quelque chose de sacré et de religieux et la loi divine a pourvu à ce que les unions conjugales ne puissent pas être dissoutes. Mais si elles deviennent purement profanes, s’il est permis de le rompre au gré des contractants, aussitôt la constitution de la famille sera en proie au trouble et à la confusion ; les femmes seront découronnées de leur dignité ; toute protection et toute sécurité disparaîtront pour les enfants et pour leurs intérêts.Quant à la prétention de faire l’Etat complètement étranger à la religion et pouvant administrer les affaires publiques sans tenir plus de compte de Dieu que s’il n’existait pas, c’est une témérité sans exemple, même chez les païens. Ceux-ci portaient si profondément gravée au plus intime de leur âme, non seulement une idée vague des cieux, mais la nécessité sociale de la religion, qu’à leur sens il eût été plus aisé à une ville de se tenir debout sans être appuyée au sol que privée de Dieu. De fait, la société du genre humain, pour laquelle la nature nous a créés, a été constituée par Dieu autour de la nature. De lui, comme principe et comme source, découlent dans leur force et dans leur pérennité, les bienfaits innombrables dont elle nous enrichit. Aussi, de même que la voix de la nature rappelle à chaque homme en particulier l’obligation où il est d’offrir à Dieu le culte d’une pieuse reconnaissance, parce que c’est à lui que nous sommes redevables de la vie et des biens qui l’accompagnent, un devoir semblable s’impose aux peuples et aux sociétés. »
Après la guerre, la franc-maçonnerie poursuivit son œuvre dans le silence et la pénombre où par tradition, par souvenir des persécutions aussi, elle se maintient.
Et la cause des femmes doit beaucoup à leur œuvre. Je pense au combat mené pour l'interruption volontaire de grossesse, un combat où lutta de haute lutte Pierre Simon, de la Grande Loge de France. Je pense aussi au rôle éminent que joua le sénateur Henri Caillavet, rapporteur de la loi de Simone Veil, comme son action fut déterminante en faveur d'autres causes, toujours au nom d'une société où les choix éclairés des individus sont permis et reconnus.
« En outre, la nature humaine ayant été violée par le péché originel, et à cause de cela, étant devenue beaucoup plus disposée au vice qu’à la vertu, l’honnêteté est absolument impossible si les mouvements désordonnés de l’âme ne sont pas réprimés et si les appétits n’obéissent pas à la raison. Dans ce conflit, il faut souvent mépriser les intérêts terrestres et se résoudre aux plus durs travaux et à la souffrance, pour que la raison victorieuse demeure en possession de sa principauté. Mais les naturalistes et les francs-maçons n’ajoutent aucune foi à la Révélation que Nous tenons de Dieu, nient que le père du genre humain ait péché et, par conséquent, que les forces du libre arbitre soient d’une façon « débilitées ou inclinées vers le mal ». Tout au contraire, ils exagèrent la puissance et l’excellence de la nature et, mettant uniquement en elle le principe et la règle de la justice, ils ne peuvent même pas concevoir la nécessité de faire de constants efforts et de déployer un très grand courage pour comprimer les révoltes de la nature et pour imposer silence à ses appétits.Aussi voyons-nous multiplier et mettre à la portée de tous les hommes ce qui peut flatter leurs passions. Journaux et brochures d’où la réserve et la pudeur sont bannies ; représentations théâtrales dont la licence passe les bornes ; œuvres artistiques où s’étalent avec un cynisme révoltant les principes de ce qu’on appelle aujourd’hui le réalisme ; inventions ingénieuses destinées à augmenter les délicatesses et les jouissances de la vie ; en un mot, tout est mis en œuvre pour satisfaire l’amour du plaisir avec lequel finit par se mettre d’accord la vertu endormie.»
Le combat pour la cause des femmes contient tous les enjeux qui nous réunissent aujourd'hui. L'obscurantisme à cet égard n’a pas disparu : il revient, il renaît. C’est pourquoi j’ai souhaité l’inscription dans notre Constitution de la liberté pour les femmes de recourir à l’interruption volontaire de grossesse. Face à de grands périls, nous devons assurer le progrès et la permanence. Nous devons conserver ce que chaque époque a conquis de meilleur pour le transmettre. C'est, je le crois, le sens de toute aventure humaine, celui de toute aventure de pensée, c'est le sens même de la marche d'une Nation.Et à travers ces combats, à la lumière d'aujourd'hui, ayant cherché de manière trop rapide à dire votre contribution, à l'édification et à la consolidation de la République et à la vie de notre Nation, permettez-moi de conclure mon propos par l'évocation de trois défis plus particuliers.Le premier concerne le rôle des francs-maçons.Aujourd'hui où les francs-maçons n'ont jamais, semble-t-il, été aussi nombreux, certains déplorent la faiblesse de leur influence, leur perte de pouvoir.
La presse, si prompte à les compter, en a oublié ses inventaires marronniers. La chasse aux frères invisibles, suspects de tous les maux, est close et c'est tant mieux, tant j’ai dit ce que ce compagnonnage avait eu de fructueux et surtout de contingent, tenant aux conditions mêmes de la naissance de la République en France. Mais à l'ère du soupçon ne doit pas succéder l'ère de l'effacement. Il faut conserver le lien vivant entre République et franc-maçonnerie. Comme doit demeurer le lien entre République et religion, car la loi de 1905 est loi de séparation et pas d'effacement, elle est loi de liberté et pas de contestation.Et ce dialogue ne doit pas simplement concerner la République, mais toute la société. Et je sais combien d'entre vous sont engagés à cet égard et ne m'ont pas attendu. Mais jamais une société discrète ne doit devenir ou donner le sentiment d'être une société muette. Je sais bien que les différentes obédiences, en effet, ne m'ont pas attendu pour prendre part aux combats de l'époque en faveur de la laïcité, du droit des femmes, de la solidarité internationale avec l'Ukraine. Tant d'autres. Je pense notamment aussi au droit de mourir dans la dignité portée en son temps là encore par Henri Caillavet ou Pierre Simon, une cause qui doit trouver, comme je l’ai promis, une traduction dans une loi de liberté et de respect. Et je vous remercie pour les contributions que vous avez produites en dû et en lien avec le Gouvernement qui va nous permettre de faire cheminer dans les prochains mois ce texte.
Et je crois, plus encore aujourd’hui, qu’il nous faut ensemble nous remettre à la forge et retrouver le sel de cet engagement premier. Et vous m'avez lancé un défi, si je puis dire, tout à l'heure en parlant d'un programme qui est celui même de notre République. Je voudrais vous lancer presque le même en parlant d'une action au corps-à-corps dans la société qui doit retrouver la vigueur et le caractère libre et direct de ceux des premiers temps de notre République. Je crois que ce sera utile à la Nation et à la République.Le deuxième défi, c'est que la franc-maçonnerie doit s'ancrer dans une époque qui lui ressemble peu. Rien n'est plus étranger au goût contemporain que la quête de connaissance de soi et de l'autre, de l'émancipation et de l'affranchissement, de la sérénité et de la concorde qui prévalent dans le temple. L'air du temps déteste ce temps suspendu de la parole et de la tenue.
Nos temps sont ceux de la volonté de revanche, de l'identitarisme, du fanatisme, du complotisme. Prenez ma présence parmi vous aujourd'hui et ces mots comme une invitation à demeurer intempestif. Ne cédez pas, car nous en avons besoin, à ces modes du temps. Je pense qu'aujourd'hui, plus encore qu'hier, la maïeutique qui seule permet à la raison de triompher sur les émotions, le temps suspendu qui, seul, permet à une société de sortir de la solitude et du fracas des paroles dans laquelle nous sommes plongés aujourd'hui. Ce rôle est plus que jamais utile. C'est évidemment celui que l'école de la République enseigne et que nos universités transmettent et doivent continuer de transmettre, que nous voulons inculquer plus largement, mais vous jouez ce rôle existentiellement et profondément. Car nos combats refont surface.Et aujourd’hui aussi l’antisémitisme refait surface, dans les mots, sur les murs. Il s’affiche sans crainte et sans honte. Et à cet égard, je veux ici être définitif : la République ne transige pas et ne transigera pas. Et nous serons impitoyables face aux porteurs de haine. Mais derrière cette haine antisémite, il faut voir ce qui s’y trouve aussi. La haine des Juifs, la haine des francs- maçons, procèdent du même élan. Ce sont deux préludes, deux prétextes à la haine de la République. Et je le répéterai sans cesse : là où l’antisémitisme entend s’installer prospèrent avec lui toutes les autres formes de racisme et de haine identitaire, très rapidement. Et veillons à toutes les confusions dans une époque où, les uns préfèrent rester ambigus sur la question de l’antisémitisme, par souci de flatter de nouveaux communautarismes, et les autres prétendent soutenir nos compatriotes de confession juive en confondant le rejet des musulmans et le soutien des juifs, en refusant ceux-là même, de condamner clairement leurs positions passées, et tous les maux définitifs d’hier. Il n'y a pas de lutte véritable contre l'antisémitisme sans un réel universalisme qui voit dans chaque citoyen un être de droits et de devoirs, appartenant pleinement, totalement, à la République et à la Nation.
« Viennent ensuite les dogmes de la science politique. Voici quelles sont en cette matière les thèses des naturalistes : « Les hommes sont égaux en droit ; tous, à tous les points de vue, sont d’égale condition. Etant tous libres par nature, aucun d’eux n’a le droit de commander à un de ses semblables et c’est faire violence aux hommes que de prétendre les soumettre à une autorité quelconque, à moins que cette autorité ne procède d’eux-mêmes. Tout pouvoir est dans le peuple libre ; ceux qui exercent le commandement n’en sont les détenteurs que par le mandat ou par la concession du peuple, de telle sorte que si la volonté populaire change, il faut dépouiller de leur autorité les chefs de l’Etat, même malgré eux. La source de tous les droits et de toutes les fonctions civiles réside, soit dans la multitude, soit dans le pouvoir qui régit l’Etat, mais quand il a été constitué d’après les nouveaux principes. En outre, l’Etat doit être athée. Il ne trouve, en effet, dans les diverses formes religieuses, aucune raison de préférer l’une à l’autre ; donc, toutes doivent être mises sur un pied d’égalité ».Or, que ces doctrines soient professées par les francs-maçons, que tel soit pour eux l’idéal d’après lequel ils entendent constituer les sociétés, cela est presque trop évident pour avoir besoin d’être prouvé. »
Et nous savons, vous savez, que les francs-maçons en seront, comme d'autres, des cibles évidentes. Dans cette époque en proie à la déraison, votre parole de raison a une place essentielle. Alors que les séparatismes et les fanatismes tentent de fissurer la Nation, visant au chaos, au mépris parfois de leurs engagements passés ici même, il nous faut à nouveau pouvoir compter sur des soldats de l'idéal, prompts à rassembler ce qui est épars. Il nous faut restaurer l’autorité, la civilité, l’harmonie. Et ce n’est pas un combat que la République peut mener seule.
Pas de vraie restauration de l'autorité sans revenir à Dieu:
« De là résulte avec la dernière évidence que ceux qui veulent briser toute relation entre la société civile et les devoirs de la religion, ne commettent pas seulement une injustice, mais, par leur conduite, prouvent leur ignorance et leur ineptie. En effet, c’est par la volonté de Dieu que les hommes naissent pour être réunis et pour vivre en société ; l’autorité est le lien nécessaire au maintien de la société civile, de telle sorte que, ce lien brisé, elle se dissout fatalement et immédiatement. L’autorité a donc pour auteur le même Etre qui a créé la société. »
Ce combat pour l'unité est à reconquérir et à reprendre chaque jour. Par la démonstration en paroles et en actes, par cette capacité à renouer le fil de la parole, à sortir des différences, des assignations à résidence dans lesquelles une époque qui n'est soumise qu'aux émotions et à la solitude, immanquablement, renfermera les uns et les autres. La réponse, vous le voyez, n'est dans aucun communautarisme. Elle est dans cet universalisme qui suppose cette maïeutique.
Le troisième défi, enfin, est que la grande idée de la franc-maçonnerie, et celle de l'Homme et du progrès, court un grand péril. Nous avons vécu en imaginant que la sombre prophétie de Michel Foucault sur la modernité, cette idée de l'Homme qui « s'effacerait » comme « à la limite de la mer », s'efface « un visage de sable », que cette idée était excessive. En sommes-nous toujours si sûrs ? Aujourd'hui, le risque existe de l'asservissement de l'Homme par l'écran, de l'esprit humain par ses répliques artificielles, des peuples libres par de nouvelles forces totalitaires, des opinions éclairées par de puissants mouvements de haine, de notre civilisation industrielle par ses propres excès. Il existe une crise profonde et structurelle, une crise de l'esprit et de l'espoir humanistes face aux grandes bascules technologiques, géopolitiques et climatiques.Je crois qu'il faut justement, dans cette période, renouer le fil d'un humanisme français et européen, qui tiennent ensemble la liberté, l'égalité et la fraternité. Qui conjugue progrès et écologie, progrès et régulation du numérique, progrès et réinvention démocratique, progrès et justice sociale. Un projet dont vous façonnez la forme, dans vos cercles, depuis 250 ans.
Celui qui fait l'Homme libre en déliant les chaînes qui tiennent sa raison. Les chaînes de l'assignation identitaire, les chaînes des intérêts sociaux, les chaînes des malheurs privés et de la pauvreté, les chaînes des dogmes et des asservissements politiques, chaînes des fatalités et des événements. Ce sont ces chaînes qu'il faut briser. Et d'autres liens, ceux noués au sein de l'école, de la Nation, d'une société apportant le progrès réel et l'élévation sociale, d'un monde fondé sur les règles et le droit, qu'il faut, au contraire, faire vivre.
Le président est clair : les dogmes sont une chaîne qui nous asservit, il faut la briser. Donc notre sainte religion catholique avec ses dogmes sacrés, ses mystères, est une entreprise qui nous enchaîne à une prison. Alors que la lumière du bon Dieu nous illumine et nous éclaire par sa divine grâce justement au moyen de sa sainte révélation, par l'Incarnation rédemptrice du Verbe, la Parole éternelle de Dieu.
Mesdames et messieurs,
Aussi longtemps que la franc-maçonnerie sera au travail, la République sera en éveil. J'ai tâché ici de redire vos mérites, votre histoire et votre haute contribution à la France et à notre République, mais aussi de dire quelques-uns de nos défis communs qui supposent de reprendre la bataille des idées et de défendre avec force, audace, les méthodes et les principes qui sont les vôtres. Conservons ce lien séculaire sans embarras et sans excès, dans le plein respect de nos valeurs respectives, sans les confondre, mais en joignant leur force. Si je puis me permettre, j'ai dit. Vive la République.
Vive la France.
« Les faits que Nous venons de résumer mettent en une lumière suffisante la constitution intime des francs-maçons et montrent clairement par quelle route ils s’acheminent vers leur but. Leurs dogmes principaux sont en un si complet et si manifeste désaccord avec la raison qu’il ne se peut imaginer rien de plus pervers. En effet, vouloir détruire la religion et l’Eglise, établies par Dieu lui-même et assurées par lui d’une perpétuelle protection, pour ramener parmi nous, après dix huit siècles, les moeurs et les institutions des païens, n’est-ce pas le comble de la folie et de la plus audacieuse impiété ? Mais ce qui n’est ni moins horrible ni plus supportable, c’est de voir répudier les bienfaits miséricordieux acquis par Jésus Christ, d’abord aux individus, puis aux hommes groupés en familles et en nations : bienfaits qui, au témoignage des ennemis du christianisme, sont du plus haut prix. Certes, dans un plan si insensé et si criminel, il est bien permis de reconnaître la haine implacable dont Satan est animé à l’égard de Jésus Christ et sa passion de vengeance.»
Déclaration de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur la franc-maçonnerie, à Paris le 5 mai 2025
Mesdames et Messieurs les élus,
Mesdames et Messieurs en vos grades et qualités.
Je suis heureux de me retrouver parmi vous aujourd'hui. Et je viens, en quelque sorte, d'entendre la parfaite synthèse de toutes ces raisons d'être heureux, je vais essayer d'y revenir. L'une d'entre elles étant sans doute que, comme vous l'avez rappelé, et c'est là une forme d'incongruité, c'est la première fois qu'un Président de la République vous visite, répondant à votre invitation. Et je vous en remercie très chaleureusement, de même que pour les mots que vous venez de prononcer.
Cela, d'abord, parce que le dialogue entre la République et la franc-maçonnerie est une conversation polie par des siècles de combat, par la communion de pensée et par une connivence qui n'a rien d'un complot. Les francs-maçons, dont la naissance est contemporaine de l'émergence de l'esprit des Lumières, en sont les enfants tout naturels. Et avec eux, avec vous, a émergé cette idée républicaine sur laquelle je vais revenir, et vous rappeliez d'ailleurs cette antériorité du triptyque républicain au choix même fait ensuite par la Troisième République, bien après, dans vos propres textes : Liberté, Égalité, Fraternité. Liberté, d'abord, celle de l'usage public de la raison pour faire triompher la science, faire avancer le progrès dans la société.
« Les peuples, ils se jouent d’eux en les flattant par des procédés semblables. Ils ont toujours à la bouche les mots de « liberté » et de « prospérité publique ». A les en croire, c’est l’Eglise, ce sont les souverains qui ont toujours fait obstacle à ce que les masses fussent arrachées à une servitude injuste et délivrées de la misère. Ils ont séduit le peuple par ce langage fallacieux et, excitant en lui la soif des changements, ils l’ont lancé à l’assaut des deux puissances ecclésiastique et civile. Toutefois, la réalité des avantages qu’on espère demeure toujours au-dessous de l’imagination et de ses désirs. Bien loin d’être devenu plus heureux, le peuple, accablé par une oppression et une misère croissantes, se voit encore dépouillé des consolations qu’il eût pu trouver avec tant de facilité et d’abondance dans les croyances et les pratiques de la religion chrétienne. Lorsque les hommes s’attaquent avec l’ordre providentiellement établi par une juste punition de leur orgueil, ils trouvent souvent l’affliction et la ruine de la fortune prospère sur laquelle ils avaient témérairement compté pour l’assouvissement de tous leurs désirs. »
Égalité est d'abord celle des droits, qui est universelle, commune au genre humain, égalité révolutionnaire, proclamée par la déclaration de 1789.
« De même, si l’on considère que tous les hommes sont de même race et de même nature et qu’ils doivent tous atteindre la même fin dernière et si l’on regarde aux devoirs et aux droits qui découlent de cette communauté d’origine et de destinée, il n’est pas douteux qu’ils soient tous égaux. Mais, comme ils n’ont pas tous les mêmes ressources d’intelligence et qu’ils diffèrent les uns des autres, soit par les facultés de l’esprit, soit par les énergies physiques, comme enfin il existe entre eux mille distinctions de mœurs, de goûts, de caractères, rien ne répugne tant à la raison que de prétendre les ramener tous à la même mesure et d’introduire dans les instructions de la vie civile une égalité rigoureuse et mathématique. De même en effet que la parfaite constitution du corps humain résulte de l’union et de l’assemblage des membres, qui n’ont ni les mêmes forces, ni les mêmes fonctions, mais dont l’heureuse association et le concours harmonieux donnent à tout l’organisme sa beauté plastique, sa force et son aptitude à rendre les services nécessaires, de même, au sein de la société humaine, se trouve une variété presque infinie de parties dissemblables. Si elles étaient toutes égales entre elles et libres, chacune pour son compte, d’agir à leur guise, rien ne serait plus difforme qu’une telle société. Si, au contraire, par une sage hiérarchie des mérites, des goûts, des aptitudes, chacune d’elles concourt au bien général, vous voyez se dresser devant vous l’image d’une société bien ordonnée et conforme à la nature. »
Fraternité, naturellement, et ce beau mot résonne avec un poids particulier, j'en ai conscience, dans ce Temple. Alors que la franc-maçonnerie était l'atelier de la République, en quelque sorte, c'est un fait historique. Je l'ai rappelé devant vos frères et sœurs du Grand Orient au mois de novembre 2023. En effet, tout au long du XIXème siècle, l'idée républicaine a été transmise, protégée dans des loges quand elle était réprimée, menacée, combattue ou réprimée ailleurs. Elle a survécu parce que se sont levés partout des Maîtres et des apprentis pour bâtir l'édifice républicain.
Alors, je sais Monsieur le préfet de région, que prendre place ici, dans ce décor, dans cette forêt de symboles dont parlait le poète, nourrira quelques commentaires. Vous y êtes habitués, je crois que moi aussi.
Mais je sais qu'ici, vous ne confondrez pas les commentaires de l'après avec le verbe du commencement. Ce verbe qui vous a tous conduits à être présents ici, en ce Grand Temple, où se mêle à votre présence visible la présence symbolique de ceux qui vous ont précédés, pour peu que l'on sache élever son regard vers la lumière. Présence de Pierre Brossolette, le socialiste et le résistant qui préféra donner sa vie plutôt que de perdre des camarades, sa cause et son honneur, qui donna sa vie à la France et offre aussi son nom à ce Temple où nous nous trouvons. Présence de Gustave Mesureur, premier président du parti radical socialiste, au sein duquel furent tracés des plans parmi les plus importants de notre histoire française de progrès. Présence de ces visages qui incarnent la devise de la République, devise qui est aussi la vôtre : Liberté, Égalité, Fraternité.Et la liberté, ici, a le visage de Pierre Simon, ce médecin qui fut aussi votre Grand-Maître, que vous convoquiez à l'instant, et qui a tant fait pour faire avancer la liberté : liberté des femmes, grâce à la contraception d'abord, le droit à l'avortement ensuite, en faveur duquel il s'engagea aux côtés de Simone Veil. L'égalité a le visage des frères communards de la Loge de la justice qui incarne avec Jules Vallès cette promesse d'égalité au cœur de la République. Égalité entre les hommes, entre les genres, entre les conditions.
Égalité comme instrument de libération des tyrannies, des privilèges, des assignations comme des superstitions. Et la fraternité a le visage d'Hubert Germain, le dernier des compagnons à nous avoir quittés, dont le regard brûlait toujours vivace de l'espérance en l'humanité. La fraternité aussi a le visage d'Arnaud Beltrame, dont l'amour du prochain puisait sa source, si je puis dire, dans tant d'origines spirituelles, ses familles de pensée et d'espérance qui composaient en lui une si haute conception de l'homme qu'elle le mena jusqu'au sacrifice. Ce sont tous ces noms que je cite parmi d'autres et qui forment sous les hautes voûtes du Temple Pierre Brossolette une compagnie héroïque, une fraternité française. À l'évocation de ces noms surgissent des destins, des valeurs, l'histoire de la construction de l'édifice républicain, qui s'est faite aussi ici, entre ces piliers et les ombres lumineuses qui les peuplent.
Toute cette histoire montre que la République en franc-maçonnerie est plus que chez elle. Elle est dans son foyer et dans son cœur. Et à tous ces noms-là aussi, peut-être me permettrez-vous d'ajouter un plus hétérodoxe, celui du professeur Choron, parce qu'il fut de l'aventure de Charlie Hebdo et de Hara-Kiri qui furent et demeurent des lieux de cet esprit français. Notre esprit français qui lézarde aussi par le rire les dogmes, par l'insolence et les blasphèmes les puissances et les fanatismes.Le sang se glace en nous en lisant ces paroles. Notre Dame de France, saint Louis, sainte Jeanne d'Arc, sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face, donnez-nous un roi très chrétien !Voilà la première raison de ma présence ici, dans cette grande loge qui se trouve aussi, je le crois, par rapport aux autres obédiences, dans une place particulière, peut-être pétrie de ce même esprit de liberté que j'évoquais, car la quête de liberté est une affaire trop sérieuse pour être confiée à des frères qui ne seraient que sérieux. C'est aussi une affaire d'irrévérence. Le frère Montesquieu lui-même ne s'amusait-il pas à surnommer " le pasteur des aiguilliers " l'un des fondateurs de la franc-maçonnerie, de " grand Belzébuth de tous les maçons " ? « Les malfaisantes erreurs que Nous venons de rappeler menacent les Etats des dangers les plus redoutables. En effet, supprimez la crainte de Dieu et le respect dû à ses lois ; laissez tomber en discrédit l’autorité des princes ; donnez libre carrière et encouragement à la manie des révolutions ; lâchez la bride aux passions populaires ; brisez tout frein sauf celui du châtiment ; vous aboutissez par la force des choses à un bouleversement universel et à la ruine de toutes les institutions. »Alors parler devant vous et à travers vous, au fond à la nation toute entière, s'avère d'autant plus nécessaire que la franc-maçonnerie est aux avant-postes de la bataille, la bataille qui importe si nous voulons façonner le siècle pour le bien de l'humanité. Un signe est sans doute le fait que la franc-maçonnerie a toujours été la cible des complotistes, des obscurantistes, qui lui attribuent une influence la mettant ainsi à l'honneur. Un organe de presse nous a récemment fait procès de vouloir peser sur les débats relatifs à la fin de vie, usant au passage d'une iconographie qui était oubliée depuis Vichy.Je vous le dis ici, soyez-en fiers. Que, comme les autres grandes familles spirituelles, les francs-maçons s'emparent de ce débat fondamental, la fin de vie, je le dis aussi ici, est une bonne chose. Je n'ai pas prévu sur ce sujet d'être trop long. Et vous avez travaillé, je le sais, longuement sur celui-ci. J'ai reçu vos textes et je veux vous en remercier. Je lis aussi tout ce qui s'écrit ou se dit sur ce sujet. Ce n'est pas là un sujet. C'est un vertige qui touche chacune et chacun d'entre nous. Mais le débat résolument ne peut être réduit à la question de savoir si on est pour la vie ou contre la vie, ou si, d'un côté, il y aurait un humanisme qui voudrait le traitement et, de l'autre, l'abandon à la mort, simplement. Non. Comme vous l'avez bien posé, c'est la question du rapport à la mort aussi, à la souffrance et à la dignité humaine jusqu'à la dernière seconde. Et j'ai peur que, parfois, dans nos débats, les choses se précipitent, qui oublient l'épaisseur et la grande difficulté, parfois, aussi, de simplement penser le moindre mal. Car face à certaines situations, il n'y a plus le bien d'un côté et le mal de l'autre, mais simplement à choisir, dans des situations concrètes, dans la solitude de celui qui a à mourir, de sa famille, de son médecin, le chemin singulier qui respecte à chaque instant la dignité de chacun.Que les francs-maçons portent cette ambition de faire de l'homme la mesure du monde, le libre acteur de sa vie, de la naissance à la mort, qui peut s'en étonner ? Pour ma part, je m'en félicite, car plus le débat pour la nation sera à ce degré d'intensité et d'élévation, plus le choix des Français se fera éclairer et le consensus large. Mais je faisais référence à ces attaques contre vous, elles ne sont pas neuves. Elles participent d'ailleurs d'un même air du temps où s'exhibent les pulsions de haine, la rage antisémite, la fureur des algorithmes. À travers la franc-maçonnerie, au fond, est visé le projet de révolution et d'émancipation dont vous êtes, avec d'autres, les gardiens. En effet s'articule aujourd'hui un projet né aux États-Unis, mais qui essaimera à n'en pas douter ici, en Europe et en France, ce projet explicite des Lumières noires qui tente à effacer l'héritage de 3 siècles au moins de progrès humain. À la liberté des Hommes, ces lumières noires veulent opposer la force des choses, à l'égalité des naissances, la hiérarchie des conditions, à la fraternité universelle, le règne des guerres et des prédations. Ce projet idéologique, il existe, et à travers des femmes et des hommes, il entend gouverner. Il s'ajoute à tous les ennemis des Lumières qui, depuis que ce mouvement de la conscience et de la connaissance existe, s'y opposent. Je pense aux idéologies de haine qui veulent séparer en raison de l'origine, du genre, de la religion, et qui, en cela s'en prennent à ces piliers de la raison et de la pensée républicaine, à tous ceux qui suivent consciemment ou non ces idéologies, qui passent à l'acte, qui lèvent la main, qui agressent, frappent, tuent même en raison de ces pulsions odieuses et de ces mobiles haïssables. Alors ici, dans ce Temple, devant vous qui savez la puissance du verbe, pour initier la concorde nécessaire à l'établissement de l'universelle harmonie que vous appelez de vos vœux, je veux dire la force de la République, la force de celles et ceux qui y croient, et tout particulièrement la force de notre laïcité.
« Et plût à Dieu que tous, jugeant l’arbre par ses fruits, sussent reconnaître le germe et le principe des maux qui nous accablent, des dangers qui nous menacent. Nous avons affaire à un ennemi rusé et fécond en artifices. Il excelle à chatouiller agréablement les oreilles des princes et des peuples ; il a su prendre les uns et les autres par la douceur de ses maximes et l’appât de ses flatteries. Les princes ? Les francs-maçons se sont insinués dans leurs faveurs sous le masque de l’amitié, pour faire d’eux des alliés et de puissants auxiliaires, à l’aide desquels ils opprimeraient plus sûrement les catholiques. Afin d’aiguillonner plus vivement le zèle de ces hauts personnages, ils poursuivent l’Eglise d’impudentes calomnies. C’est ainsi qu’ils l’accusent d’être jalouse de la puissance des souverains et de leur contester leurs droits. Assurés par cette politique, de l’impunité de leur audace, ils ont commencé à jouir d’un grand crédit sur les gouvernements. D’ailleurs, ils se tiennent toujours prêts à ébranler les fondements des empires, à poursuivre, à dénoncer et même à chasser les princes, toutes les fois que ceux-ci paraissent user du pouvoir autrement que la secte ne l’exige. »
Avec vous et parmi vous, je souhaite vous entretenir de ce qui nous occupera à la fin de cette année : la commémoration du 120e anniversaire de la loi de séparation du 9 décembre 1905. Et rappeler des vérités simples que trop souvent le débat public efface. La loi de 1905 n'est pas un édit de tolérance, c'est une loi de liberté. C'est une loi qui reconnaît et protège la liberté de conscience, la liberté de culte mais aussi la liberté de s'abstenir de toute pratique cultuelle, liberté de croire et de ne pas croire, liberté de prier, de philosopher, liberté du dogme, liberté de l'esprit. La loi de 1905 est la loi des droits fondamentaux de l'être humain.
Et la République a pour devoir de permettre à chacune et chacun, en conscience, de penser et exprimer son point de vue dans toutes les sphères de son existence, dans l'intimité, cela va de soi, mais aussi dans la sphère publique, cela va de soi aussi, à condition de s'imposer le même devoir que celui que s'impose la République, respecter et faire respecter les droits de l'autre, tout autant que l'on demande le plein respect des droits que l'on se reconnaît et que nous reconnaît la République. Ainsi, quelles que puissent être ces croyances, chacune et chacun peut se reconnaître en République, dans la liberté, l'égalité et la fraternité. Ainsi sommes-nous fidèles de l'enseignement d'Aristide Briand : la loi doit protéger la foi aussi longtemps que la foi ne prétendra pas dire la loi.
Et au sein de cet espace public laïque, nul n'est identifié, nul n'est assigné, nul n'est enchaîné à une identité politique, religieuse, sociale ou culturelle. C'est un espace où chacun d'entre nous reconnaît l'autre comme son frère en République. La loi de 1905, à cet égard, parachève et complète la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen. La fraternité n'est donc pas une identité, mais une affinité. Le chemin fraternel est le plus sûr moyen d'accéder à l'universel. Et je pense qu'ici, en cette enceinte où chacun d'entre vous cherche les voies qui lui sont tracées, personne ne peut en douter véritablement.
Voilà pourquoi, en cette année de commémoration de la loi de séparation de 1905, comme je l'ai déjà demandé aux responsables des cultes, je vous demande d'être des ambassadeurs de la fraternité. C'est ainsi que nous démontrerons collectivement que la loi de 1905 n'est pas une loi d'exclusion, mais de réunion. Votre obédience, si je puis dire, est depuis longtemps convertie à ce point de vue. Je sais que vous accueillez parmi vous et que vous reconnaissez comme tels des frères de tous horizons religieux : catholiques, protestants, juifs, musulmans, mais aussi libres penseurs, agnostiques, athées, de même que vous accueillez en fraternité tous ceux qui proviennent d'horizons politiques, sociaux, culturels divers, pour peu que chacun d'entre eux recherche dans la Fraternité, la Liberté et l'Égalité, l'universelle harmonie, sans laquelle il ne peut y avoir de prétention à l'humanité.
« Nous profitons à dessein de la nouvelle occasion qui Nous est offerte d’insister sur la recommandation déjà faite par Nous en faveur du tiers ordre de saint François, à la discipline duquel Nous avons apporté de sages tempéraments. Il faut mettre un grand zèle à le propager et à l’affermir. Tel, en effet, qu’il a été établi par son auteur, il consiste tout entier en ceci : attirer les hommes à l’amour de Jésus Christ, à la pratique des vertus chrétiennes. Il peut donc rendre de grands services pour aider à vaincre la contagion de ces sectes détestables. Que cette sainte Association fasse donc tous les jours de nouveaux progrès. Un grand nombre de fruits peuvent en être attendus et le principal est de conduire les âmes à la liberté, à la fraternité, à l’égalité juridique, non selon l’absurde façon dont les francs-maçons entendent ces choses, mais telles que Jésus Christ a voulu enrichir le genre humain et que saint François les a mises en pratique. Nous parlons donc ici de la liberté des enfants de Dieu au nom de laquelle Nous refusons d’obéir à des maîtres iniques qui s’appellent Satan et les mauvaises passions. Nous parlons de la fraternité qui nous rattache à Dieu comme au Créateur et Père de tous les hommes. Nous parlons de l’égalité qui, établie sur les fondements de la justice et de la charité, ne rêve pas de supprimer toute distinction entre les hommes, mais excelle à faire, de la variété des conditions et des devoirs de la vie, une harmonie admirable et une sorte de merveilleux concert dont profitent naturellement les intérêts et la dignité de la vie civile. »
Ambassadeur de bonne volonté de la fraternité, donc de la laïcité, je vous demande d'aller partout répéter, sans cesse et sans vous lasser, que le seul mot qui s'accorde avec celui de laïcité est le mot de liberté. Oui, la laïcité est liberté, la liberté est laïcité, elles sont indissociables, inséparables. Comme Briand, je vous demande d'être fidèles à l'enseignement de Jaurès, je cite : « la loi de séparation n'est pas la victoire d'un groupe sur d'autres groupes, mais l'œuvre commune et l'honneur commun de tous les Républicains » En vérité, l'État républicain n'a pas vocation à laïciser la société. Ce n'est ni sa vocation, ni sa fonction. Et c'est dans cet esprit qu'il nous faut commémorer la loi de 1905 et au-delà, la faire vivre.
« Quant à l’Eglise, si, par-dessus toute chose, elle ordonne aux hommes d’obéir à Dieu, souverain Seigneur de l’Univers, l’on porterait contre elle un jugement calomnieux si l’on croyait qu’elle est jalouse de la puissance civile ou qu’elle songe à entreprendre sur les droits des princes. Loin de là ! Elle met sous la sanction du devoir et de la conscience, l’obligation de rendre à la puissance civile ce qui lui est légitimement dû. Si elle fait découler de Dieu lui-même, le droit de commander, il en résulte pour l’autorité, un surcroît considérable de dignité et une facilité plus grande de se concilier l’obéissance, le respect et le bon vouloir des citoyens.D’ailleurs, toujours amie de la paix, c’est elle qui entretient la concorde en embrassant tous les hommes dans la tendresse de sa charité maternelle. Uniquement attentive à procurer le bien des mortels, elle ne se lasse pas de rappeler qu’il faut toujours tempérer la justice par la clémence, le commandement par l’équité, les lois par la modération ; que le droit de chacun est inviolable ; que c’est un devoir de travailler au maintien de l’ordre et de la tranquillité générale et de venir en aide, dans toute la mesure du possible, par la charité privée et publique, aux souffrances des malheureux. Mais, pour employer fort à propos les paroles de saint Augustin, ils croient ou cherchent à faire croire que la doctrine chrétienne est incompatible avec le bien de l’Etat, parce qu’ils veulent fonder l’Etat, non sur la solidité des vertus, mais sur l’impunité des vices. Si tout cela était mieux connu, princes et peuples feraient preuve de sagesse politique et agiraient conformément aux exigences du salut général, en s’unissant à l’Eglise pour résister aux attaques des francs-maçons, au lieu de s’unir aux francs-maçons pour combattre l’Eglise."
Prenons garde à ce titre, au piège que préparent ceux qui voudraient faire de la loi de 1905 une lecture identitaire sous prétexte de laïciser la société, dans le seul but de s'attaquer à des religions ou croyances, en particulier au nom de leur prétendue incompatibilité avec les valeurs de la République. Cette lecture ne peut être celle de la République fidèle à l'universalisme des Lumières et à l'esprit de 1789. Gardons-nous tout autant de ceux qui entendent faire de la laïcité un instrument de repentance contre la République, ceux qui ciblent les excès de 1793 pour s'attaquer à l'héritage de 1789, socle de notre histoire républicaine. La loi de séparation nous protège de tous ceux qui prétendent inscrire dans la Constitution des prescriptions à vocation identitaire au nom d'une lecture univoque du passé. La France laïque est la fille naturelle de la République, fruit de cette exigence absolue de liberté qui est si française et, oserais-je dire, qui commence d'avant la Révolution. Et cette fidélité est aussi à penser. Dans ce Temple, dans cette maison de liberté, je souhaitais réaffirmer cela. Alors, portez sans cesse cette ambition, d'autres avant vous que j'ai cités furent des ambassadeurs de la fraternité, en portant avec elle la laïcité. Ils furent des ambassadeurs par l'étude, comme vous l'êtes en vos travaux, mais ils le furent en combattant résolument pour le progrès humain. Ils le furent le visage découvert et dans l'arène. Au fond, ne craignez rien d'autre que le renoncement, ne succombez à aucune peur, à aucune honte, à aucune tentation d'effacement. Soyez les vigies de cette grande loi de 1905, comme ceux qui veulent l'effacer, la trahir ou la détourner. Cette loi n'a pas 120 ans, elle est d'hier, elle est d'aujourd'hui. Elle est plus que jamais de demain parce qu'elle est empreinte de cette force toujours vive qui est celle des femmes et des hommes de bonne volonté, sans autre distinction. Au fil du lien séculaire qui noue l'idée républicaine à la force de la franc-maçonnerie, faisons vivre donc ce compagnonnage heureux, sans rien confondre, sans rien dissimuler. Alors la République vivra et la laïcité avec elle. Mais au-delà de cela, soyez conscients chaque jour du rôle important que vous jouez dans notre République.
« En premier lieu, arrachez à la franc-maçonnerie le masque dont elle se couvre et faites la voir telle qu’elle est.Secondement par vos discours et par vos Lettres pastorales spécialement consacrées à cette question, instruisez vos peuples ; faites leur connaître les artifices employés par ces sectes pour séduire les hommes et les attirer dans leurs rangs, montrez leur la perversité de leur doctrine et l’infamie de leurs actes. Rappelez leur qu’en vertu des sentences plusieurs fois portées par Nos prédécesseurs, aucun catholique, s’il veut rester digne de ce nom et avoir de son salut le souci qu’il mérite, ne peut, sous aucun prétexte, s’affilier à la secte des francs-maçons. Que personne donc ne se laisse tromper par de fausses apparences d’honnêteté. Quelques personnes peuvent en effet croire que, dans les projets des francs-maçons, il n’y a rien de formellement contraire à la sainteté de la religion et des mœurs. Toutefois, le principe fondamental qui est comme l’âme de la secte, étant condamné par la morale, il ne saurait être permis de se joindre à elle ni de lui venir en aide d’aucune façon.»
Car dans les temps que nous vivons, et nous l'évoquions à l'instant ensemble, tant et tant de nos concitoyens, de nos concitoyennes, sont plongés dans une intimité qui n'existe plus et ouverte en quelque sorte à tous les vents par les réseaux sociaux, intimité bouleversée par les algorithmes qui pensent à notre place et ce faisant détournent nos esprits, et sont plongés face à une multitude convoquée à chaque instant, dans sa violence, sans phrases, sans mots, sans verbes, avec la brutalité des images et parfois l'absurdité des événements, pour cheminer et bâtir l'avenir. Re-distinguer l'intime du collectif est indispensable, mais bâtir du commun dans nos sociétés suppose en effet d'écouter, de comprendre, de douter, d'échanger et, ce faisant, de poursuivre le chemin qui est celui de la République et, dès avant lui, je le crois très profondément, celui de la nation française, qui est précisément le chemin du progrès à l'échelle humaine. Très Respectables Grands-Maîtres et vous tous ici, sous ces colonnes, je crois que j'ai dit, Vive la République et vive la France.
« En troisième lieu, une institution due à la sagesse de nos pères et momentanément interrompue par le cours des temps, pourrait, à l’époque où nous sommes, redevenir le type et la forme de créations analogues. Nous voulons parler de ces corporations ouvrières destinées à protéger, sous la tutelle de la religion, les intérêts du travail et les moeurs des travailleurs. Si le pierre de touche d’une longue expérience avait fait apprécier à nos ancêtres l’utilité de ces associations, notre âge en retirerait peut-être de plus grands fruits, tant elles offrent de précieuses ressources pour combattre avec succès et pour écraser la puissance des sectes. Ceux qui n’échappent à la misère qu’au prix du labeur de leurs mains, en même temps que, par leur condition, ils sont souverainement dignes de la charitable assistance de leurs semblables, sont aussi les plus exposés à être trompés par les séductions et les ruses des apôtres du mensonge. Il faut donc leur venir en aide avec une grande habileté et leur ouvrir les rangs d’associations honnêtes pour les empêcher d’être enrôlés dans les mauvaises. En conséquence, et pour le salut du peuple, Nous souhaitons ardemment de voir se rétablir, sous les auspices et le patronage des évêques, ces corporations appropriées aux besoins du temps présent. Ce n’est pas pour Nous une joie médiocre d’avoir vu déjà se constituer en plusieurs lieux, des associations de ce genre, ainsi que des sociétés de patrons, le but des uns et des autres étant de venir en aide à l’honnête classe des prolétaires, d’assurer à leurs familles et à leurs enfants, le bienfait d’un patronage tutélaire, de leur fournir les moyens de garder, avec de bonnes moeurs, la connaissance de la religion et l’amour de la piété.
Nous ne saurions passer ici sous silence une Société qui a donné tant d’exemples admirables et qui a si bien mérité des classes populaires : Nous voulons parler de celle qui a pris le nom de son père, saint Vincent de Paul. On connaît assez les œuvres accomplies par cette société et le but qu’elle se propose. Les efforts de ses membres tendent uniquement à se porter, par une charitable initiative, au secours des pauvres et des malheureux, ce qu’ils font avec une merveilleuse sagacité et une non moins admirable modestie. Mais plus cette société cache le bien qu’elle opère, plus elle est apte à pratiquer la charité chrétienne et à soulager les misères des hommes.
Quatrièmement, afin d’atteindre plus aisément le but de Nos désirs, Nous recommandons avec une nouvelle insistance à votre foi et à votre vigilance, la jeunesse qui est l’espoir de la société. Appliquez à sa formation la plus grande partie de vos sollicitudes pastorales. »
Vive Dieu, vive son Lieutenant, vive la Monarchie catholique !