05 Jul
05Jul

Ouvrage de Monseigneur Lefebvre paru en 1985.


   



  Que les catholiques de ce XXe siècle finissant soient perplexes, qui le niera ? Que le phénomène soit relativement récent, correspondant aux vingt dernières années de l'histoire de l'Église, il suffit d'observer ce qui se passe pour en être persuadé. Naguère le chemin était tout tracé ; on le suivait ou on ne le suivait pas. On avait la foi, ou bien on l'avait perdue, ou encore on ne l'avait jamais eue. Mais celui qui l'avait, qui était entré dans la sainte Église par le baptême, en avait renouvelé les promesses vers l'âge de onze ans, avait reçu le Saint-Esprit le jour de sa confirmation, celui-là savait ce qu'il devait croire et ce qu'il devait faire.


     Aujourd'hui, beaucoup ne le savent plus. On entend dans les églises tant de propos stupéfiants, on lit tant de déclarations contraires à ce qui avait été enseigné depuis toujours, que le doute s'est insinué dans les esprits. Le 30 juin 1968, en clôturant l'Année de la Foi, S.S. Paul VI faisait devant tous les évêques présents à Rome et devant des centaines de milliers de fidèles une profession de foi catholique. Dans son préambule, il mettait en garde chacun contre les atteintes portées à la doctrine car, disait-il, « ce serait alors engendrer, comme on le voit malheureusement aujourd'hui, le trouble et la perplexité en beaucoup d'âmes fidèles ».

     Le même mot se retrouve dans une allocution de S.S. Jean-Paul II le 6 février 1981 : « Les chrétiens d'aujourd'hui, en grande partie, se sentent perdus, confus, perplexes et même déçus. » Le Saint-Père en résumait les causes de la façon suivante« Des idées sont répandues de tous côtés qui contredisent la vérité qui fut révélée et a toujours été enseignée. De véritables hérésies ont été divulguées dans les domaines du dogme et de la morale, suscitant doutes, confusion, rébellion. Même la liturgie a été violée. Plongés dans un "relativisme" intellectuel et moral, les chrétiens sont tentés par un illuminisme vaguement moraliste, par un christianisme sociologique, sans dogme défini et sans moralité objective. »


     Cette perplexité se manifeste à tout instant dans les conversations, les écrits, les journaux, les émissions radiophoniques ou télévisées, dans le comportement des catholiques, ce dernier se traduisant par une diminution considérable de la pratique, comme en témoignent les statistiques, une désaffection à l'égard de la messe et des sacrements, un relâchement général des mœurs. On est amené à se demander, par suite, ce qui a provoqué un tel état de choses. 

A tout effet correspond une cause. 

Est-ce la foi des hommes qui s'est amoindrie, par une éclipse de la générosité de l'âme, un appétit de jouissance, un attrait pour les plaisirs de la vie et les multiples distractions qu'offre le monde moderne ? Ce ne sont pas les vraies raisons, elles ont toujours existé d'une façon ou d'une autre ; la chute rapide de la pratique religieuse vient bien plutôt de l'esprit nouveau qui s'est introduit dans l'Église et qui a jeté la suspicion sur tout un passé de vie ecclésiastique, d'enseignement et de principes de vie. 

     Tout cela se fondait sur la foi immuable de l'Église, transmise par des catéchismes qui étaient reconnus par tous les épiscopats. La foi s'établissait sur des certitudes. En ébranlant celles-ci, on a semé la perplexité. Prenons un exemple : l'Église enseignait - et l'ensemble des fidèles croyait - que la religion catholique était la seule véritable. En effet, elle a été fondée par Dieu lui-même, tandis que les autres religions sont l'œuvre des hommes. En conséquence : le chrétien doit éviter toute relation avec les fausses religions et, d'autre part, tout faire pour amener leurs adeptes à celle du Christ. Cela est-il toujours vrai ? Bien sûr. La vérité ne peut pas changer, sinon c'est qu'elle n'aurait jamais été la vérité. Aucune donnée nouvelle, aucune découverte théologique ou scientifique - si tant est qu'il puisse exister des découvertes théologiques - ne fera jamais que la religion catholique ne soit plus l'unique voie du salut.

     Mais voici que le pape lui-même assiste à des cérémonies religieuses de ces fausses religions, prie et prêche dans les temples de sectes hérétiques. La télévision répand dans le monde entier les images de ces contacts stupéfiants. Les fidèles ne comprennent plus. Luther - j'y reviendrai dans les pages qui suivent - a écarté de l'Église des peuples entiers, il a bouleversé l'Europe spirituellement et politiquement en ruinant la hiérarchie catholique, le sacerdoce catholique, en inventant une fausse doctrine du salut, une fausse doctrine des sacrements. Sa révolte contre l'Église sera le modèle suivi par tous les futurs révolutionnaires qui jetteront le désordre en Europe et dans le monde. Il est impossible, cinq cents ans plus tard, d'en faire, comme certains le voudraient, un prophète ou un docteur de l'Église, quand ce n'est pas un saint.


Or, si je lis La Documentation catholique ou les revues diocésaines, je trouve écrit ceci, sous la plume de la Commission mixte catholico-luthérienne, officiellement reconnue par le Vatican  (La Documentation catholique, 3 juillet 1983, n° 1085, pp. 696-697) :  

« Parmi les idées du concile Vatican II, où l'on peut voir un accueil des requêtes de Luther, se trouvent par exemple

« - la description de l'Église comme "Peuple de Dieu" (idée maîtresse du nouveau droit canon : idée démocratique et non plus hiérarchique)

« - l'accent mis sur le sacerdoce de tous les baptisés

« - l'engagement en faveur du droit de la personne à la liberté en matière de religion.

« D'autres exigences que Luther avait formulées en son temps peuvent être considérées comme étant satisfaites dans la théologie et dans la pratique de l'Église d'aujourd'hui : l'usage de la langue vulgaire dans la liturgie, la possibilité de la communion sous les deux espèces et le renouvellement de la théologie et de la célébration de l'Eucharistie. »

     Quel aveu considérable ! Satisfaire aux exigences de Luther, qui s'est montré l'ennemi résolu et brutal de la messe et du pape ! Faire accueil aux requêtes du blasphémateur qui disait : « J'affirme que tous les lupanars, les homicides, les vols, les adultères sont moins mauvais que cette abominable messe ! » 

     On ne peut tirer d'une aussi aberrante réhabilitation qu'une conclusion : ou bien il faut condamner le concile Vatican II qui l'a autorisée : ou bien il faut condamner le concile de Trente et tous les papes qui, depuis le XVIe siècle, ont déclaré le protestantisme hérétique et schismatique. 

On comprend que devant un tel retournement les catholiques soient perplexes. Mais ils ont tant d'autres sujets de l'être ! Au fil des années ils ont vu se transformer et le fond et la forme des pratiques religieuses que les adultes avaient connues dans la première partie de leur vie. Dans les églises, les autels ont été détruits ou désaffectés au profit d'une table, souvent mobile et escamotable. 

Le tabernacle n'occupe plus la place d'honneur, la plupart du temps, on l'a dissimulé dans un pilier, sur le côté ; lorsqu'il est resté au centre, le prêtre en disant la messe lui tourne le dos. 

Célébrant et fidèles se font face, dialoguant ensemble. 

N'importe qui peut toucher les vases sacrés, fréquemment remplacés par des paniers, des plats, des bols de céramique ; des laïcs, y compris des femmes, distribuent la communion, que l'on reçoit dans la main. 

Le Corps du Christ est traité avec un manque de révérence qui insinue le doute sur la réalité de la transsubstantiation. 

Les sacrements sont administrés d'une manière qui varie selon les lieux ; je prendrai comme exemples l'âge du baptême et de la confirmation, le déroulement de la bénédiction nuptiale, agrémentée de chants et de lectures qui n'ont rien à voir avec la liturgie, empruntés à d'autres religions ou à une littérature résolument profane, quand ils n'expriment pas simplement des idées politiques. 

Le latin, langue universelle de l'Église, et le grégorien ont disparu d'une façon quasi générale. La totalité des cantiques a été remplacée par des cantilènes modernes dans lesquelles il n'est pas rare de trouver les mêmes rythmes que ceux des lieux de plaisir. Les catholiques ont été surpris aussi par la brusque disparition de l'habit ecclésiastique, comme si prêtres et religieuses avaient honte de se donner pour ce qu'ils sont.

Les parents qui envoient leurs enfants au catéchisme constatent qu'on ne leur apprend plus les vérités de la foi, même les plus élémentaires : la Sainte-Trinité, le mystère de l'Incarnation, la Rédemption, le péché originel, l'Immaculée Conception. 

     D'où un sentiment de profond désarroi : est-ce que tout cela n'est plus vrai, est-ce que c'est périmé, « dépassé » ? Les vertus chrétiennes ne sont même plus mentionnées ; dans quel manuel de catéchèse parle-t-on par exemple de l'humilité, de la chasteté, de la mortification ? La foi est devenue un concept fluctuant, la charité une espèce de solidarité universelle et l'espérance est surtout l'espérance en un monde meilleur. De telles nouveautés ne sont pas de celles qui, dans l'ordre humain, apparaissent avec le temps, auxquelles on s'habitue, que l'on assimile après une première période de surprise et de flottement. 



Au cours d'une vie d'homme, bien des façons de faire se transforment ; si j'étais encore missionnaire en Afrique, je m'y rendrais en avion et non plus en bateau, quand ce ne serait que pour la difficulté de trouver une compagnie maritime desservant encore les lignes. En ce sens on peut dire qu'il faut vivre avec son temps et on y est d'ailleurs bien obligé. 

     Mais les catholiques à qui on a voulu imposer des nouveautés dans l'ordre spirituel et surnaturel en vertu du même principe ont bien compris que ce n'était pas possible. On ne change pas le Saint Sacrifice de la messe, les sacrements institués par Jésus-Christ, on ne change pas la vérité révélée une fois pour toutes, on ne remplace pas un dogme par un autre. Les pages qui vont suivre voudraient répondre aux questions que vous vous posez, vous qui avez connu un autre visage de l'Église. 

Elles voudraient aussi éclairer les jeunes gens nés après le concile et auxquels la communauté catholique n'offre pas ce qu'ils sont en droit d'en attendre. Je désirerais m'adresser enfin aux indifférents ou aux agnostiques que la grâce de Dieu touchera un jour ou l'autre mais qui risquent de trouver alors des églises sans prêtres, une doctrine ne correspondant pas aux aspirations de leur âme. Et puis c'est de toute évidence une question qui intéresse tout le monde, si j'en juge par l'intérêt qu'y porte la presse d'information générale, en particulier dans notre pays. 

Les journalistes aussi font montre de perplexité. Quelques titres au hasard : « Le christianisme va-t-il mourir ? », « Et si le temps travaillait contre la religion de Jésus-Christ ? », « Y aura-t-il encore des prêtres en l'an 2000 ? »

A ces questions je veux répondre, non en apportant à mon tour des théories nouvelles, mais en me référant à la Tradition ininterrompue et pourtant si abandonnée ces dernières années qu'à beaucoup de lecteurs elle apparaîtra sans doute comme quelque chose de nouveau.

     Il me faut dissiper d'entrée de jeu un malentendu, de manière à n'avoir pas à y revenir : je ne suis pas un chef de mouvement, encore moins le chef d'une Église particulière. Je ne suis pas, comme on ne cesse de l'écrire, « le chef des traditionalistes ». On en est arrivé à qualifier certaines personnes de « lefébvristes », comme s'il s'agissait d'un parti ou d'une école. C'est un abus de langage. Je n'ai pas de doctrine personnelle en matière religieuse. Je me suis tenu toute ma vie à ce qu'on m'a enseigné sur les bancs du séminaire français de Rome, à savoir la doctrine catholique selon la translation qu'en a faite le magistère de siècle en siècle depuis la mort du dernier apôtre, qui marque la fin de la Révélation. Il ne devrait pas y avoir là une pâture propre à satisfaire l'appétit de sensationnel qu'éprouvent les journalistes et à travers eux l'opinion publique actuelle. Pourtant toute la France fut en émoi le 29 août 1976 en apprenant que j'allais dire la messe à Lille. 

Qu'y avait-il d'extraordinaire à ce qu'un évêque célèbre le Saint Sacrifice ? J'ai dû prêcher devant un parterre de micros et chacun de mes propos était salué comme une déclaration fracassante. Mais que disais-je de plus que n'aurait pu dire n'importe quel autre évêque? Ah, voilà bien la clef de l'énigme : les autres évêques, depuis un certain nombre d'années, ne disaient plus les mêmes choses. Les avez-vous souvent entendus parler du règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par exemple ? 

Mon aventure personnelle ne cesse de m'étonner ces évêques, pour la plus grande partie, ont été mes condisciples à Rome, ils ont été formés de la même manière. Et voici que soudain je me retrouvais tout seul. Eux avaient changé, ils renonçaient à ce qu'ils avaient appris. Moi, je n'avais rien inventé de nouveau, je continuais. Le cardinal Garrone m'a même dit un jour : « On nous a trompés, au séminaire français de Rome. » Trompés sur quoi? N'avait-il pas fait réciter des milliers de fois aux enfants de son catéchisme, avant le concile, l'acte de foi : « Mon Dieu, je crois fermement toutes les vérités que vous avez révélées et que vous nous enseignez par votre Église, parce que vous ne pouvez ni vous tromper ni nous tromper » ?

     Comment tous ces évêques ont-ils pu se métamorphoser de la sorte ? J'y vois une explication : ils sont restés en France, ils se sont laissé infecter lentement. En Afrique j'étais protégé. Je suis rentré juste l'année du concile : le mal était déjà fait. Vatican II n'a fait qu'ouvrir les vannes qui retenaient le flot destructeur. Et en un rien de temps, avant même la clôture de la quatrième session, c'était la débâcle. Tout ou presque allait être emporté et, pour commencer, la prière. Le chrétien, qui a le sens et le respect de Dieu, est heurté par la façon dont on le fait prier aujourd'hui. On a qualifié de « rabâchage » les formules apprises par cœur, on ne les enseigne plus aux enfants, elles ne figurent plus dans les catéchismes, à l'exception du Notre-Père, dans une nouvelle version d'inspiration protestante qui oblige au tutoiement. Tutoyer Dieu d'une façon systématique n'est pas la marque d'une grande révérence et ne relève pas du génie de notre tangue, qui nous offre un registre différent selon que nous nous adressons à un supérieur, à un parent, à un camarade. 




     Dans ce même Notre-Père postconciliaire, on demande à Dieu de ne pas nous « soumettre à la tentation », expression pour le moins équivoque, alors que notre traduction française traditionnelle est une amélioration par rapport à la formule latine calquée assez maladroitement sur l'hébreu. Quel progrès y a-t-il là ? Le tutoiement a envahi l'ensemble de la liturgie vernaculaire - le Nouveau Missel des dimanches l'emploie d'une façon exclusive et obligatoire, sans que l'on voie les raisons d'un tel changement si contraire aux moeurs et à la culture françaises. Des tests ont été faits dans des écoles catholiques sur des enfants de douze et treize ans. Seuls quelques-uns connaissaient par cœur le Pater, en français naturellement, quelques-uns savaient leur Je vous salue, Marie. A une ou deux exceptions près, ces enfants ignoraient le Symbole des Apôtres, le Je confesse à Dieu, les actes de foi, d'espérance, de charité et de contrition, l'Angelus, le Souvenez-vous... Comment sauraient-ils tout cela, puisque la plupart n'en ont même jamais entendu parler ? La prière doit être « spontanée », il faut parler à Dieu d'abondance, dit-on maintenant, et l'on fait fi de la merveilleuse pédagogie de l'Église qui a ciselé toutes ces prières auxquelles les plus grands saints ont eu recours. Qui encourage encore les chrétiens à dire la prière du matin et du soir en famille, à réciter le Benedicite et les Grâces ? J'ai appris que dans de nombreuses écoles catholiques on ne veut plus dire la prière au début des classes, prenant prétexte qu'il y a des élèves non croyants ou appartenant à d'autres religions et qu'il ne faut pas choquer leur conscience ni afficher des sentiments triomphalistes. 

On se félicite d'accueillir dans ces écoles une grande majorité de non-catholiques et même de non-chrétiens, et de ne rien faire pour les conduire vers Dieu. Les petits catholiques, eux, doivent cacher leur foi, sous couleur de respecter les opinions de leurs camarades. La génuflexion n'est plus pratiquée que par un nombre restreint de fidèles ; on l'a remplacée par une inclinaison de la tête ou plus souvent par rien du tout. On entre dans une église et l'on s'assied. Le mobilier a été remplacé, les prie-Dieu transformés en bois de chauffage, dans beaucoup d'endroits ont été mis en place des fauteuils identiques à ceux des salles de spectacle, ce qui permet du reste d'installer plus confortablement le public lorsque les églises sont utilisées pour des concerts. On m'a cité le cas d'une chapelle du Saint Sacrement, dans une grande paroisse parisienne, où un certain nombre de personnes travaillant aux alentours venaient faire une visite à l'heure du déjeuner. Un jour elle fut fermée pour cause de travaux ; quand elle rouvrit ses portes, les prie-Dieu avaient disparu, sur une moquette confortable on avait disposé des banquettes rembourrées et profondes d'un prix certainement élevé et comparables à ce qu'on peut trouver dans le hall d'accueil des grandes sociétés ou des compagnies aériennes. Le comportement des fidèles a aussitôt changé ; quelques-uns se mettaient à genoux sur la moquette, mais la plupart s'installaient commodément et méditaient les jambes croisées devant le tabernacle. Il y avait bien dans l'esprit du clergé de cette paroisse une intention ; on ne procède pas à des aménagements coûteux sans réfléchir à ce que l'on fait. On constate une volonté de modifier les rapports de l'homme avec Dieu dans le sens de la familiarité, de la désinvolture, comme si l'on traitait avec Lui d'égal à égal. Comment être persuadé, si l'on supprime les gestes qui matérialisent la « vertu de religion », que l'on est en présence du Créateur et Souverain maître de toutes choses ? Ne court-on pas le risque aussi d'amoindrir le sentiment de Sa Présence réelle dans le tabernacle ?Les catholiques sont désorientés aussi par le parti pris de banalité et même de vulgarité que l'on impose aux lieux de culte, d'une façon systématique. 

     On a taxé de triomphalisme tout ce qui concourait à la beauté des édifices et à la splendeur des cérémonies. Le décor doit se rapprocher du décor quotidien, du « vécu ». Dans les siècles de foi on offrait à Dieu ce que l'on avait de plus précieux ; c'est dans l'église du village que l'on pouvait voir ce qui justement n'appartenait pas à l'univers quotidien : pièces d'orfèvrerie, ceuvres d'art, tissus fins, dentelles, broderies, statues de la Sainte Vierge couronnées de joyaux. 

Les chrétiens faisaient des sacrifices financiers pour honorer de leur mieux le Très-Haut. Tout cela concourait à la prière, aidait l'âme à s'élever ; c'est une démarche naturelle à l'homme : lorsque les rois mages se sont rendus à la pauvre crèche de Bethléem, ils apportaient de l'or, de la myrrhe et de l'encens. On brutalise les catholiques en les faisant prier dans une ambiance triviale, des « salles polyvalentes » qui ne se distinguent d'aucun autre lieu public, restant même parfois en deçà. Çà et là, on abandonne une magnifique église gothique ou romane pour bâtir à côté une sorte de hangar nu et triste, ou bien on organise des « eucharisties domestiques » dans des salles à manger, voire des cuisines. 

On m'a parlé d'une de celles-ci, célébrée au domicile d'un défunt en présence de sa famille et de ses amis ; après la cérémonie, on a enlevé le calice et, sur la même table couverte de la même nappe, on a dressé le buffet. Pendant ce temps, à quelques centaines de mètres, les oiseaux étaient seuls à chanter le Seigneur autour de l'église du XIV° siècle parée de vitraux magnifiques. Ceux d'entre vous, lecteurs, qui ont connu l'avant-guerre se souviennent certainement de la ferveur des processions de la Fête-Dieu, avec les multiples reposoirs, les chants, les encensoirs, l'ostensoir rayonnant porté par le prêtre dans le soleil sous le dais brodé d'or, les bannières, les fleurs, les cloches. Le sens de l'adoration naissait dans l'âme des enfants et s'y incrustait pour la vie. 

     Cet aspect primordial de la prière semble fort négligé. Parlera-t-on encore de l'évolution nécessaire, des nouvelles habitudes de vie ? Les embarras de la circulation automobile n'empêchent pas les manifestations de rue, ceux qui y participent ne ressentent aucun respect humain pour exprimer leurs opinions politiques ou leurs revendications justes ou non. Pourquoi Dieu seul serait-il écarté et pourquoi seuls les chrétiens devraient-ils s'abstenir de lui rendre le culte public qui lui revient ?La disparition presque totale en France des processions n'a pas pour origine une désaffection des fidèles. Elle est prescrite par la nouvelle pastorale qui pourtant met sans cesse en avant la recherche d'une « participation active du Peuple de Dieu ». 

En 1969 un curé de l'Oise était destitué par son évêque après avoir reçu l'interdiction d'organiser la procession traditionnelle de la Fête-Dieu ; cette procession eut lieu quand même et attira dix fois plus de personnes que le village ne comprenait d'habitants. Dira-t-on que la nouvelle pastorale, d'ailleurs en contradiction sur ce point avec la Constitution conciliaire sur la Sainte Liturgie, s'accorde aux aspirations profondes des chrétiens qui restent attachés à de telles formes de piété ? En échange, que leur propose-t-on ? Peu de chose car le service du culte s'est rapidement réduit. Les prêtres ne célébrant plus le Saint Sacrifice chaque jour, et concélébrant le reste du temps, le nombre des messes a diminué dans de fortes proportions. Il est pratiquement impossible dans les campagnes d'y assister en semaine ; le dimanche, il est nécessaire de prendre une voiture pour se rendre dans la localité dont c'est le tour de recevoir le prêtre du « secteur ». 

De nombreuses églises de France sont définitivement fermées, d'autres ne s'entrouvrent que quelquefois l'an. La crise des vocations s'ajoutant, ou plutôt la crise de l'accueil qui leur est fait, la pratique religieuse est rendue d'année en année plus difficile. Les grandes villes sont en général mieux desservies, mais il est la plupart du temps impossible de communier, par exemple les premiers vendredis ou les premiers samedis du mois. Il ne faut plus songer, naturellement, à la messe quotidienne ; dans maintes paroisses citadines elles ont lieu sur commande, pour un groupe donné, à une heure convenue avec celui-ci et de telle sorte que le passant entré par hasard se sent étranger à une célébration émaillée d'allusions aux activités et à la vie du groupe. On a jeté le discrédit sur ce qu'on a appelé les célébrations individuelles par opposition aux célébrations communautaires ; en réalité la communauté a éclaté en petites cellules ; il n'est pas rare de voir des prêtres célébrer au domicile d'un chrétien engagé dans des activités d'action catholique ou autres, en présence de quelques militants. Ou bien on trouve l'horaire du dimanche matin réparti entre les différentes communautés linguistiques : messe portugaise, messe française, messe espagnole... 

     A une époque où les voyages à l'étranger se sont répandus, les catholiques sont amenés à assister à des messes auxquelles ils ne comprennent pas un traître mot et cela bien qu'on leur laisse entendre qu'il n'est pas possible de prier sans « participer ». Comment le feraient-ils ?Plus de messes ou si peu, plus de processions, plus de saluts du Saint-Sacrement, plus de vêpres... La prière en commun est réduite à sa plus simple expression. Mais lorsque le fidèle a surmonté les difficultés d'horaires et de déplacements, que trouve-t-il pour étancher sa soif spirituelle ? Je parlerai plus loin de la liturgie et des graves altérations qu'elle subit. Restons pour l'instant plus à l'extérieur des choses, aux formes de cette prière commune. Trop fréquemment le climat des « célébrations » heurte le sens religieux des catholiques. C'est l'intrusion des rythmes profanes, avec toutes sortes d'instruments à percussion, la guitare, le saxophone. Un musicien responsable de musique sacrée dans un diocèse du nord de la France écrivait, soutenu par de nombreuses personnalités éminentes du monde musical : « En dépit des appellations courantes, la musique de ces chants n'est pas moderne : ce style musical n'est pas nouveau mais se pratiquait dans des lieux et milieux très profanes (cabarets, music-hall, souvent pour des danses plus ou moins lascives affublées de noms étrangers)... on est porté au balancement ou "swing" : tout le monde a envie de se trémousser. Voilà une "expression corporelle" certainement étrangère à notre culture occidentale, peu favorable au recueillement et dont les origines sont plutôt troubles... La plupart du temps nos assemblées, qui ont déjà tant de peine à ne pas égaliser les noires et les croches dans une mesure à 6/8, ne respectent pas le rythme exact, et la batterie fait défaut : alors on n'a plus envie de se trémousser, mais le rythme devient informe et fait remarquer d'autant plus la pauvreté habituelle de la ligne mélodique. » 



     Que devient la prière dans tout cela ? Heureusement il semble qu'en plus d'un endroit on soit revenu à des coutumes moins barbares. On est alors soumis, si l'on veut chanter, aux productions des organismes officiels spécialisés dans la musique d'église, car il n'est pas question d'utiliser le merveilleux héritage des siècles passés. Les mélodies habituelles, toujours les mêmes, sont d'une inspiration fort médiocre. Les morceaux plus élaborés, exécutés par des chorales, se ressentent de l'influence profane, excitent plus la sensibilité qu'ils ne pénètrent l'âme comme le fait le plain-chant ; les paroles inventées de toutes pièces avec un vocabulaire nouveau, comme si un déluge avait détruit, il y a une vingtaine d'années, tous les antiphonaires dont, même en voulant faire du nouveau, on aurait pu s'inspirer, adoptent le style du moment et se démodent vite, ne sont plus compréhensibles dans un délai très court. 

D'innombrables disques destinés à l' « animation » des paroisses répandent des paraphrases de psaumes, qui se donnent d'ailleurs comme tels et qui supplantent le texte sacré d'inspiration divine. Pourquoi ne pas chanter les psaumes eux-mêmes ?

Une nouveauté est apparue voici quelque temps ; des affiches posées à l'entrée des églises disaient « Pour louer Dieu, frappez dans vos mains. » Au cours de la célébration donc, sur un signal de l'animateur, les assistants lèvent les bras au-dessus de leur tête et frappent en cadence, avec entrain, produisant un vacarme insolite dans l'enceinte du sanctuaire. Ce genre d'innovation, sans attaches dans nos habitudes même profanes, qui tente d'implanter un geste artificiel dans la liturgie, n'aura sans doute pas de lendemain ; il contribue pourtant à décourager les catholiques et augmente leur perplexité. 

On peut s'abstenir de fréquenter les « Gospel Nights » mais que faire lorsque les rares messes du dimanche sont gagnées par ces pratiques désolantes ? La pastorale d'ensemble, selon le terme adopté, contraint le fidèle à des gestes nouveaux, dont il n'aperçoit pas l'utilité, qui vont contre sa nature. Il faut avant toute chose que tout se passe d'une façon collective, avec des échanges de parole, des échanges d'évangile, des échanges de vues, des poignées de mains. Le peuple suit en rechignant, ce que les chiffres démontrent ; les toutes dernières statistiques accusent un nouveau fléchissement, entre 1977 et 1983, de la fréquentation de l'Eucharistie, alors que la prière personnelle connaît une légère remontée (Sondage Madame Figaro-Sofres, septembre 1983. La première question posée était : Communiez-vous une fois par semaine ou plus, une fois par mois environ ? Ce qui correspond à peu près à l'assistance à la messe, puisque tout le monde aujourd'hui communie. Les réponses affirmatives sont passées de 16 % à 9 %). La pastorale d'ensemble n'a donc pas conquis le peuple catholique. Voici ce que je lis dans un bulletin paroissial de la région parisienne : « Depuis deux ans, la messe de 9 h 30 avait de temps à autre un style un peu particulier, en ce sens que la proclamation de l'Évangile était suivie d'un échange pour lequel les fidèles se retrouvaient par groupes d'une dizaine. En fait, la première fois qu'une telle célébration a été tentée, 69 personnes ont constitué des groupes d'échange, 138 sont demeurées en dehors. On pouvait penser que, le temps aidant, un tel état de fait irait en se modifiant. Il n'en a rien été. » L'équipe paroissiale a donc organisé une réunion pour savoir si l'on continuerait ou non les « messes avec échange ». 

On comprend que les deux tiers des paroissiens ayant résisté jusqu'alors aux nouveautés postconciliaires, n'aient pas été enchantés par ces parlotes improvisées en pleine messe. Comme il est difficile d'être catholique aujourd'hui ! La liturgie française, même sans « échange », étourdit les assistants sous un flot de paroles, beaucoup se plaignent de ne plus pouvoir prier au cours de la messe. 

Alors, quand prieront-ils ? Les chrétiens déconcertés se voient proposer des recettes qui sont toujours agréées par la hiérarchie pourvu qu'elles s'éloignent de la spiritualité catholique. Le yoga et le zen sont les plus étranges. Orientalisme désastreux mettant la piété sur des voies fausses, prétendant conduire à une « hygiène de l'âme ». Qui dira aussi les méfaits de l'expression corporelle, dégradation de la personne en même temps qu'exaltation du corps contraire à l'élévation vers Dieu ? Ces modes nouveaux introduits jusque dans les monastères de contemplatifs avec beaucoup d'autres sont extrêmement dangereux et donnent raison à ceux que l'on entend dire : « On nous change notre religion. »

     J'ai sous les yeux des photos publiées par des journaux catholiques et représentant la messe telle qu'elle est dite assez souvent. Sur la première j'ai peine à comprendre de quel moment du Saint Sacrifice il s'agit. Derrière une table ordinaire en bois, qui n'a pas l'air très propre et que ne recouvre aucune nappe, deux personnages en complet veston et cravate élèvent ou présentent l'un un calice, l'autre un ciboire. La légende m'apprend que ce sont des prêtres, dont un aumônier fédéral d'Action catholique. Du même côté de la table, près du premier célébrant, deux jeunes filles en pantalon ; près du second, deux garçons en chandail. Une guitare est posée contre un tabouret. 

Autre photo : la scène se passe dans le coin d'une pièce qui pourrait être la salle d'un foyer de jeunes. Le prêtre est debout, en aube de Taizé, devant un tabouret de vacher qui sert d'autel ; on voit un grand bol en grès et un petit godet de la même matière, ainsi que deux lumignons allumés. Cinq jeunes gens sont assis en tailleur sur le sol, l'un d'eux gratte la guitare.

Troisième photo, se rapportant à un événement qui a eu lieu il y a quelques années : la croisière de quelques écologistes voulant empêcher les expériences atomiques françaises sur l'îlot de Mururoa. Il y a parmi eux un prêtre, qui célèbre la messe sur le pont du voilier, en compagnie de deux autres hommes. Tous trois sont en short, l'un se présentant au surplus torse nu. L'abbé élève l'hostie, sans doute pour l'élévation. Il n'est ni debout ni à genoux, mais assis ou plutôt affalé contre une superstructure du bateau. Un trait commun se dégage de ces vues scandaleuses : l'Eucharistie est ravalée au rang d'un acte quotidien, dans la vulgarité du décor, des instruments utilisés, des attitudes, des vêtements. 

Or les revues dites catholiques, vendues sur les présentoirs des églises, n'offrent pas ces photos pour critiquer de telles manières de faire, mais au contraire pour les recommander. La Vie estime même que ce n'est pas suffisant. Utilisant à son habitude des extraits de lettres de lecteurs pour dire ce qu'elle pense sans s'engager, elle écrit « La réforme liturgique devrait aller plus loin... Les redites, les formules toujours répétées, toute cette ordonnance freine une véritable créativité. » Que devrait être la messe ? Ceci : « Nos problèmes sont multiples, nos difficultés grandissent et l'Église semble encore en être absente. On sort de la messe souvent lassé ; il y a comme un décalage entre notre vie, nos soucis du moment, et ce que l'on nous propose de vivre le dimanche. »On sort certainement lassé d'une messe qui s'est efforcée de descendre au niveau des hommes au lieu de les élever vers Dieu et qui, mal comprise, ne permet pas de dépasser les « problèmes ». 

     L'encouragement à aller encore plus loin traduit une volonté délibérée de détruire le sacré. On dépossède ainsi le chrétien de quelque chose qui lui est nécessaire, à quoi il aspire, car il est porté à honorer et à révérer tout ce qui a une relation avec Dieu. Combien plus les matières du Sacrifice destinées à devenir son corps et son sang ! Pour quoi confectionner des hosties grises ou brunes, en laissant une partie du petit son ? Veut-on faire oublier l'expression écartée du nouvel offertoire : hanc immaculatam hostiam, cette hostie sans tache ?

Ce n'est pourtant là qu'une innovation mineure. On entend parler fréquemment de la consécration de morceaux de pain ordinaire, fermenté, au lieu du pur froment prescrit et dont l'usage exclusif a encore été rappelé récemment dans l'instruction Inaestimabile Donum. Toutes les limites étant franchies, on a même vu un évêque américain recommander la confection de petits gâteaux contenant du lait, des neufs, de la levure, du miel et de la margarine. La désacralisation s'étend aux personnes vouées au service de Dieu, avec la disparition de l'habit ecclésiastique pour les prêtres et les religieuses, l'usage des prénoms, le tutoiement, le mode de vie sécularisé au nom d'un nouveau principe et non, comme on essaie de le faire croire, pour des nécessités pratiques. J'en veux pour preuve ces religieuses désertant leur cloître pour habiter des appartements loués en ville et faisant ainsi double dépense, quittant le voile et devant supporter les frais de séances régulières chez le coiffeur.La perte du sacré conduit aussi au sacrilège. Un journal de l'ouest de la France nous apprend que le concours national des majorettes s'est tenu, en 1980, en Vendée. Une messe a eu lieu, pendant laquelle les majorettes ont dansé, quelques-unes d'entre elles distribuant ensuite la communion. Qui plus est, la cérémonie fut couronnée par une ronde, à laquelle prit part le célébrant en ornements sacerdotaux. Je n'ai pas l'intention d'établir ici un catalogue des abus que l'on rencontre, mais de donner quelques exemples montrant pourquoi les catholiques d'aujourd'hui ont tout lieu d'être perplexes et même scandalisés. 

Je ne dévoile aucun secret, la télévision elle-même se charge de répandre dans les foyers, à l'émission du dimanche matin, la désinvolture inadmissible que des évêques affichent publiquement à l'égard du Corps du Christ, telle cette messe télévisée du 22 novembre 1981 où le ciboire a été remplacé par des paniers que les fidèles se passaient l'un à l'autre et qui ont fini par être déposés par terre avec ce qui restait des Saintes Espèces.

A Poitiers, le Jeudi saint de la même année, une concélébration à grand spectacle a consisté à consacrer pêle-mêle pains et pichets de vin sur des tables où chacun venait se servir. Les concerts de musique profane organisés dans les églises sont maintenant généralisés. 

On accepte même de prêter les lieux du culte pour des auditions de musique rock, avec tous les excès qu'elles entraînent d'une façon habituelle. Des églises et des cathédrales ont été livrées à la débauche, à la drogue, aux souillures de tout genre et ce n'est pas le clergé local qui a procédé à des cérémonies expiatoires, mais des groupes de fidèles justement révoltés par ces scandales. Comment les évêques et les prêtres qui ont favorisé ceux-ci ne craignentils pas d'attirer sur eux et sur l'ensemble de leur peuple la malédiction divine ? Elle apparaît déjà dans la stérilité qui frappe leurs œuvres. 

     Tout se perd, se désorganise parce que le Saint Sacrifice de la messe, profané comme il est, ne donne plus la grâce, ne la fait plus passer. Le mépris de la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie est le fait le plus flagrant par lequel s'exprime l'esprit nouveau, qui n'est plus catholique. Sans aller jusqu'aux excès tapageurs dont je viens de parler, c'est tous les jours qu'on le constate. Le concile de Trente a explicité sans doute possible que Notre-Seigneur est présent dans les moindres parcelles de l'hostie consacrée. 

Alors, que penser de la communion dans la main ? Quand on se sert d'un plateau, même si les communions sont peu nombreuses, il y reste toujours des parcelles. Par conséquent, ces parcelles restent maintenant dans les mains des fidèles. La foi en est ébranlée chez beaucoup, surtout chez les enfants.

La nouvelle façon ne peut avoir qu'une explication si on vient à la messe pour rompre le pain de l'amitié, du repas communautaire, de la foi commune, alors il est normal qu'on ne prenne pas d'excessives précautions. Si l'Eucharistie est un symbole, matérialisant le simple souvenir d'un événement passé, la présence spirituelle de Notre-Seigneur, c'est tout à fait logique qu'on se soucie peu des miettes qui peuvent tomber sur le sol. 

     Mais s'il s'agit de la présence de Dieu lui-même, de notre créateur, comme le veut la foi de l'Église, comment comprendre que l'on admette une telle pratique et même qu'on l'encourage, en dépit de documents romains tout récents encore ? L'idée qu'on s'efforce de faire passer ainsi est une idée protestante contre laquelle les catholiques non encore contaminés se rebellent. 

Pour mieux l'imposer, on oblige les fidèles à communier debout. Est-il convenable que l'on aille recevoir, sans le moindre signe de respect ou d'allégeance, le Christ devant lequel, dit saint Paul, tout genou fléchit au ciel, sur terre et dans les enfers ? Beaucoup de prêtres ne s'agenouillent plus devant la Sainte Eucharistie ; le nouveau rite de la messe les y encourage. Je n'y vois que deux raisons possibles : ou un immense orgueil qui nous fait traiter Dieu comme si nous étions ses égaux, ou la certitude qu'il n'est pas réellement dans l'Eucharistie.

Est-ce que je fais à la prétendue « Église conciliaire » un procès d'intention ? Non, je n'invente rien.

Écoutez comment s'exprime le doyen de la faculté de théologie de Strasbourg : « On parle aussi de la présence d'un orateur, d'un acteur, désignant par là une qualité autre qu'un simple "être là" topographique. Enfin, quelqu'un peut être présent par une action symbolique, qu'il n'accomplit pas physiquement mais que d'autres accomplissent par fidélité créatrice à son intention profonde. Par exemple, le festival de Bayreuth réalise, sans doute, une présence de Richard Wagner, qui est bien supérieure en intensité à celle que peuvent manifester des ouvrages ou des concerts occasionnels consacrés au musicien. C'est dans cette dernière perspective, me semble-t-il, qu'il convient de situer la présence eucharistique du Christ. »

Comparer la messe au festival de Bayreuth ! Non, décidément, nous ne sommes d'accord ni sur les paroles ni sur la musique.

Pour préparer le Congrès eucharistique de 1981, un questionnaire a été répandu, dont la première question était celle-ci :« Entre ces deux définitions : "Saint Sacrifice de la messe" et "Repas eucharistique", laquelle adoptezvous spontanément ? » Il y aurait beaucoup à dire sur cette façon d'interroger les catholiques en leur laissant en quelque sorte le choix et en faisant appel à leur jugement personnel dans une matière où la spontanéité n'a que faire. On ne choisit pas sa définition de la messe comme on choisit un parti politique.

Hélas ! L'insinuation ne résulte pas d'une maladresse du rédacteur de ce questionnaire. Il faut s'en convaincre : la réforme liturgique tend à remplacer la notion et la réalité du Sacrifice par la réalité d'un repas. C'est ainsi qu'on parle de célébration eucharistique, de Cène, mais le terme de Sacrifice est beaucoup moins évoqué ; il a presque totalement disparu des manuels de catéchèse, comme de la prédication. Il est absent du Canon n° 2 dit de saint Hippolyte.Cette tendance rejoint celle que nous constations à propos de la Présence réelle : s'il n'y a plus de sacrifice, il n'y a plus besoin de victime. La victime est présente en vue du sacrifice. Faire de la messe un repas mémorial, un repas fraternel est l'erreur des protestants. 

Que s'est-il passé au XVIe siècle ? Précisément ce qui est en train de se passer aujourd'hui. Ils ont immédiatement remplacé l'autel par une table, ils ont supprimé le crucifix sur celle-ci, fait tourner vers les fidèles le « président de l'assemblée ». Le scénario de la Cène protestante se trouve dans Pierres Vivantes, le recueil composé par les évêques de France et que tous les enfants des catéchismes doivent obligatoirement utiliser : « Les chrétiens se rassemblent pour célébrer l'Eucharistie. C'est la messe... Ils proclament la foi de l'Église, ils prient pour le monde entier, ils offrent le pain et le vin... 

Le prêtre qui préside l'assemblée dit la grande prière d'action de grâces... »Or dans la religion catholique, c'est le prêtre qui célèbre la messe, c'est lui qui offre le pain et le vin. La notion de président est directement empruntée au protestantisme. Le vocabulaire suit le changement des esprits. On disait autrefois : « Monseigneur Lustiger célébrera une messe pontificale. » On m'a rapporté qu'à Radio Notre-Dame, la phrase utilisée à présent est : « Jean-Marie Lustiger présidera une concélébration. » Voici comment on parle de la messe dans une brochure éditée par la Conférence des évêques suisses « Le repas du Seigneur réalise d'abord la communion avec le Christ. C'est la même communion que Jésus réalisait durant sa vie terrestre en se mettant à table avec les pécheurs, qui se continue dans le repas eucharistique depuis le jour de la Résurrection. Le Seigneur invite ses amis à se rassembler et il sera présent parmi eux. »


     Eh bien, tout catholique est obligé de répondre d'une façon catégorique : Non ! La messe, ce n'est pas cela. Ce n'est pas la continuation d'un repas semblable à celui auquel Notre-Seigneur convia saint Pierre et quelques disciples un matin, sur le bord du lac, après sa résurrection : « Quand ils furent descendus à terre, ils virent qu'il y avait là un feu de braise avec du poisson dessus, et du pain... Jésus leur dit : "Venez déjeuner." Aucun des disciples, sachant que c'était le Seigneur, n'osait lui demander : "Qui êtes-vous ?" Jésus arrive, prend le pain, le leur donne, et pareillement du poisson » (Jean XXI, 9-13).La communion du prêtre et des fidèles est une communion à la victime qui s'est offerte sur l'autel du sacrifice. Celui-ci est massif, en pierre ; s'il ne l'est pas, il contient au moins la pierre d'autel, qui est une pierre sacrificielle. On y a incrusté les reliques des martyrs, parce qu'ils ont offert leur sang pour leur Maître. Cette communion du sang de Notre-Seigneur avec le sang des martyrs nous encourage à offrir nous aussi nos vies. 


     Si la messe est un repas, je comprends que le prêtre se tourne vers les fidèles. On ne préside pas un repas en tournant le dos aux convives. Mais un sacrifice s'offre à Dieu, pas aux assistants. C'est pour cette raison que le prêtre, à la tête des fidèles, se tourne vers Dieu, vers le crucifix dominant l'autel.

On insiste à toute occasion sur ce que le Nouveau Missel des dimanches appelle « le récit de l'institution ». Le Centre Jean-Bart, centre officiel de l'évêché de Paris, déclare : « Au cœur de la messe, il y a un récit. » Encore une fois : Non ! La messe n'est pas une narration, elle est une action. Trois conditions indispensables existent pour qu'elle soit la continuation du Sacrifice de la Croix : l'oblation de la victime, la transsubstantiation qui rend celle ci présente effectivement et non symboliquement, la célébration par un prêtre tenant la place du Prêtre principal qu'est Notre-Seigneur, et qui doit être consacré par son sacerdoce. Ainsi la messe peut-elle procurer la rémission des péchés. Un simple mémorial, un récit de l'institution accompagné d'un repas serait loin d'y suffire. 

     Toute la vertu surnaturelle de la messe vient de sa relation au Sacrifice de la Croix. Si on ne croit plus à cela, on ne croit plus à rien de la sainte Église, l'Église n'a plus de raison d'être, il ne faut plus prétendre être catholique. Luther avait très bien compris que la messe est le cœur, l'âme de l'Église. Il disait : « Détruisons la messe et nous détruirons l'Église. »

Or nous nous apercevons que le Novus Ordo missae, c'est-à-dire la nouvelle règle adoptée après le concile, s'aligne sur les conceptions protestantes, ou tout au moins s'en rapproche dangereusement. Pour Luther, la messe peut être un sacrifice de louange, c'est-à-dire un acte de louange, d'action de grâces, mais certainement pas un sacrifice expiatoire renouvelant et appliquant le Sacrifice de la Croix. Pour lui le Sacrifice de la Croix a eu lieu à un moment donné de l'histoire, il est prisonnier de cette histoire, nous ne pouvons nous appliquer les mérites du Christ que par notre foi dans sa mort et sa résurrection. Au contraire l'Église tient que ce sacrifice se réalise mystiquement sur nos autels à chaque messe, d'une manière non sanglante, par la séparation du corps et du sang sous les espèces du pain et du vin. Ce renouvellement permet d'appliquer aux fidèles présents les mérites de la croix, de perpétuer cette source de grâces dans le temps et dans l'espace. 

L'Évangile de saint Matthieu se termine par ces mots « Et maintenant, moi, je serai avec vous toujours, jusqu'à la fin du monde. »

La différence de conception n'est pas mince. On s'efforce pourtant de la réduire, par altération de la/37doctrine catholique dont on peut voir de nombreux signes dans la liturgie. Luther disait : « Le culte s'adressait à Dieu comme un hommage, il s'adressera désormais à l'homme pour le consoler et l'éclairer. Le sacrifice occupait la première place, le sermon va le supplanter. » Cela signifiait l'introduction du culte de l'homme et, à l'église, l'importance donnée à la « liturgie de la parole ». Ouvrons les nouveaux missels, cette révolution y a été accomplie. Une lecture a été ajoutée aux deux qui existaient, ainsi qu'une « prière universelle » souvent utilisée pour faire passer des idées politiques ou sociales en comptant l'homélie, on aboutit à un déséquilibre au profit de la parole. Le sermon achevé, la messe est bien près de sa fin.

Dans l'Église, le prêtre est marqué d'un caractère indélébile qui fait de lui un « alter Christus » ; lui seul peut offrir le Saint Sacrifice. Luther considère la distinction entre clercs et laïcs comme « la première muraille élevée par les romanistes » ; tous les chrétiens sont prêtres, le pasteur ne fait qu'exercer une fonction en présidant la « messe évangélique ». Dans le nouvel ordo, le « je » du célébrant a été remplacé par le « nous » ; on écrit partout que les fidèles « célèbrent », on les associe aux actes cultuels, ils lisent l'Épître, éventuellement l'Évangile, distribuent la communion, font parfois l'homélie, qui peut être remplacée par « un échange en petits groupes sur la Parole de Dieu », se réunissent à l'avance pour « bâtir » la célébration du dimanche. 

Mais ce n'est qu'une étape ; depuis de nombreuses années on entend émettre par des responsables d'organismes épiscopaux des propositions de ce genre : « Ce ne sont pas les ministres, mais l'assemblée qui célèbre » (Fiches du Centre national de pastorale liturgique) ou « L'assemblée est le premier sujet de la liturgie » ; ce qui compte ce n'est pas « le fonctionnement des rites mais l'image que l'assemblée se donne à elle-même et les relations qui s'instaurent entre les cocélébrants » (P. Gelineau, artisan de la réforme liturgique et professeur à l'Institut catholique de Paris). Si c'est l'assemblée qui compte, on comprend que les messes privées soient mal considérées, ce qui fait que les prêtres n'en disent plus car il est de moins en moins facile de trouver une assemblée, surtout en semaine. 

     C'est une rupture avec la doctrine invariable : l'Église a besoin de la multiplication des Sacrifices de la messe, et pour l'application du Sacrifice de la Croix et pour toutes les fins qui lui sont assignées : l'adoration, l'action de grâces, la propitiation (action de rendre Dieu propice) et l'impétration (action d'obtenir les grâces et les bénédictions divines). Ce n'est pas encore assez, l'objectif de plusieurs est d'éliminer, carrément le prêtre, ce qui donne lieu aux fameuses ADAP (Assemblées dominicales en l'absence du prêtre). On pourrait concevoir des fidèles se rassemblant pour prier ensemble de façon à honorer le jour du Seigneur ; or ces ADAP sont en réalité des sortes de messes en blanc, auxquelles il ne manque que la consécration, et encore, comme on peut lire dans un document du Centre régional d'études socioreligieuses de Lille, seulement parce que «jusqu'à nouvel ordre, les laïcs n'ont pas le pouvoir d'exécuter cet acte ». 

L'absence du prêtre peut être voulue « pour que les fidèles apprennent à se débrouiller tout seuls ». Le P. Gelineau, dans Demain la liturgie, écrit que les ADAP ne sont qu'une « transition pédagogique jusqu'à ce que les mentalités aient changé » et il conclut avec une confondante logique qu'il y a encore trop de prêtres dans l'Église, « trop sans doute pour que les choses évoluent vite ».

Luther a supprimé l'offertoire : pourquoi offrir l'Hostie pure et sans tache s'il n'y a plus de sacrifice ? Dans le nouvel ordo français, l'offertoire est pratiquement inexistant; il ne porte d'ailleurs plus ce nom. Le Nouveau Missel des dimanches parle de « prières de présentation ». La formule utilisée évoque davantage une action de grâces, un remerciement pour les fruits de la terre. 

Pour s'en rendre compte, il suffit de le comparer avec les formules traditionnellement employées par l'Église, où apparaît clairement le but propitiatoire et expiatoire du sacrifice, « que je vous offre... pour mes innombrables péchés, offenses et négligences ; pour tous les assistants et pour tous les chrétiens vivants et morts ; afin qu'elle profite à mon salut et au leur pour la vie éternelle ». 

Élevant le calice, le prêtre dit ensuite : « Nous vous offrons, Seigneur, le calice de votre rédemption, en suppliant votre bonté de le faire monter, comme un parfum suave, en présence de votre divine Majesté, pour notre salut et celui du monde entier. »

Qu'en reste-t-il dans la nouvelle messe ? Ceci : « Tu es béni, Dieu de l'univers, toi qui nous donnes ce pain, fruit de la terre et du travail des hommes. Nous te le présentons : il deviendra le pain de la vie », et de même pour le vin, qui deviendra « le vin du Royaume éternel ». A quoi sert d'ajouter un peu plus loin « Lave-moi de mes fautes, Seigneur, purifie-moi de mon péché » et : « Que notre sacrifice, en ce jour, trouve grâce devant toi » ? Quel péché ? Quel sacrifice ? Quelle liaison peut faire le fidèle entre cette présentation vague des offrandes et la rédemption qu'il est en mesure d'attendre ? Je poserai une autre question : pourquoi substituer à un texte clair et dont le sens est complet, une suite de phrases énigmatiques, mal liées ensemble ? Si l'on éprouve le besoin de changer, ce doit être pour faire mieux. Ces quelques mentions qui paraissent rectifier l'insuffisance des « prières de présentation » font encore penser à Luther, qui s'appliquait à ménager les transitions. Il conservait le plus possible de cérémonies anciennes, se bornant à en changer le sens. La messe gardait en grande partie son appareil extérieur, le peuple retrouvait dans les églises à peu près le même décor, à peu près les mêmes rites, avec des retouches faites pour lui plaire, car désormais on s'adressait à lui beaucoup plus qu'auparavant ; il avait davantage conscience de compter pour quelque chose dans le culte, il y prenait une part plus active par le chant et la prière à haute voix. 

Peu à peu le latin faisait place définitivement à l'allemand. 

     Tout cela ne vous rappelle-t-il rien ? Luther s'inquiète également de créer de nouveaux cantiques pour remplacer « tous les fredons de la papisterie » ; les réformes prennent toujours un air de révolution culturelle.

     Dans le nouvel ordo, la partie la plus ancienne du Canon romain, qui remonte à l'âge apostolique, a été remaniée pour la rapprocher de la formule consécratoire luthérienne, avec un ajout et une suppression. 

La traduction française a renchéri, en altérant la signification des mots « pro multis ». Au lieu de « mon sang... qui sera répandu pour vous et pour un grand nombre », nous lisons : « qui sera répandu pour vous et pour la multitude ». Ce qui ne signifie pas la même chose et qui théologiquement n'est pas neutre.

Vous avez pu remarquer que la plupart des prêtres prononcent aujourd'hui d'une traite la partie principale du Canon qui commence par « La veille de sa passion, il prit le pain dans ses mains très saintes... » sans marquer la pause impliquée par la rubrique du missel romain : « Tenant des deux mains l'hostie entre l'index et le pouce, il prononce les paroles de la Consécration, à voix basse mais distincte et attentivement, sur l'hostie. » 

Le ton change, il devient intimatoire, les cinq mots « Hoc est enim Corpus meum » opèrent le miracle de la transsubstantiation, de même que ceux qui sont dits pour la consécration du vin. Le nouveau missel invite le célébrant à garder le ton narratif comme s'il procédait, effectivement, à un mémorial. La créativité étant de règle, on voit certains officiants réciter leur texte en montrant l'hostie à la ronde ou même en la rompant avec ostentation pour ajouter le geste aux paroles et mieux illustrer leur récit. Deux génuflexions sur quatre ayant été supprimées, celles qui demeurent étant parfois omises, on est en droit de se demander si le prêtre a bien le sentiment de consacrer, à supposer qu'il en ait réellement l'intention.

Et alors, de catholiques perplexes vous devenez des catholiques inquiets : la messe à laquelle vous venez d'assister était-elle valide ? L'hostie que vous avez reçue était-elle vraiment le corps du Christ ?

C'est un grave problème. Comment le fidèle peut-il en juger ? Il existe pour la validité d'une messe des conditions essentielles : la matière, la forme, l'intention et le prêtre validement ordonné. Si ces conditions sont remplies, on ne voit pas comment on pourrait conclure à l'invalidité. Les prières de l'offertoire, du Canon et de la Communion du prêtre sont nécessaires à l'intégrité du sacrifice et du sacrement, mais non à sa validité. 

Le cardinal Mindzenty, prononçant « à la sauvette » dans sa prison les paroles de la Consécration sur un peu de pain et de vin pour se nourrir du corps et du sang de Notre-Seigneur sans être aperçu de ses gardiens, a certainement accompli le sacrifice et le sacrement.

Une messe célébrée avec les gâteaux au miel de l'évêque américain dont j'ai parlé est certainement invalide, comme celle où les paroles consécratoires seraient gravement altérées ou même omises. 

Je n'invente rien, le cas a été signalé d'un célébrant ayant fait une telle dépense de créativité qu'il avait tout simplement oublié la Consécration. Mais comment apprécier l'intention du prêtre ? Qu'il y ait toujours moins de messes valides à mesure que la foi des prêtres se corrompt et qu'ils n'ont plus l'intention de faire ce qu'a toujours fait l'Église - car l'Église ne peut changer d'intention -, c'est évident. La formation actuelle de ceux qui sont dits séminaristes ne les prépare pas à accomplir des messes valides. On ne leur apprend plus à considérer le Saint Sacrifice comme l'oeuvre essentielle de leur vie sacertodale.

D'autre part on peut dire sans exagération aucune que la plupart des messes, célébrées sans pierre d'autel, avec des ustensiles vulgarisés, du pain fermenté, l'introduction de discours profanes dans le corps même du Canon, etc., sont sacrilèges et qu'elles pervertissent la foi en la diminuant. La désacralisation est telle que ces messes peuvent arriver à perdre leur caractère surnaturel, le « mystère de la foi », pour n'être plus que des actes de religion naturelle.

Votre perplexité prend peut-être alors la forme suivante : puis-je assister à une messe sacrilège mais qui est cependant valide, à défaut d'autre et pour satisfaire à l'obligation dominicale ? 

     La réponse est simple : ces messes ne peuvent être l'objet d'une obligation ; on doit au surplus leur appliquer les règles de la théologie morale et du droit canon en ce qui concerne la participation ou l'assistance à une action périlleuse pour la foi ou éventuellement sacrilège.

La nouvelle messe, même dite avec piété et dans le respect des normes liturgiques, tombe sous le coup des mêmes réserves, puisqu'elle est imprégnée d'esprit protestant. Elle porte en elle un poison préjudiciable à la foi. 

Cela étant posé, le catholique français d'aujourd'hui retrouve les conditions de pratique religieuse qui sont celles des pays de mission. Dans ceux-ci, les habitants de certaines régions ne peuvent assister à la messe que trois ou quatre fois par an. Les fidèles de notre pays devraient faire l'effort d'assister une fois par mois à la messe de toujours, vraie source de grâces et de sanctification, dans un des lieux où elle continue d'être en honneur.Car je dois à la vérité de dire et d'affirmer sans crainte de me tromper que la messe codifiée par Pie V - et non inventée par lui comme on le laisse entendre souvent - exprime clairement ces trois réalités : sacrifice, présence réelle et sacerdoce des prêtres. Elle tient compte aussi, comme l'a précisé le concile de Trente, de la nature de l'homme, qui a besoin de quelques secours extérieurs pour s'élever à la méditation des choses divines. Les usages établis ne l'ont pas été au hasard, on ne peut les bousculer ou les abolir de but en blanc impunément. Que de fidèles, que de jeunes prêtres, que d'évêques ont perdu la foi depuis l'adoption des réformes ! On ne contrecarre pas la nature et la foi sans qu'elles se vengent.

     Mais justement, nous affirme-t-on, l'homme n'est plus le même qu'il y a un siècle ; sa nature a été modifiée par la civilisation technique dans laquelle il est plongé. Quelle absurdité ! Les novateurs se gardent bien de révéler aux fidèles leur désir d'alignement sur le protestantisme. Ils invoquent un autre argument : le changement. 

Voici ce qu'on explique à l'école théologique du soir de Strasbourg : « Nous devons reconnaître aujourd'hui que nous sommes en présence d'une véritable mutation culturelle. Une certaine manière de célébrer le mémorial du Seigneur était liée à un univers religieux qui n'est plus le nôtre. » C'est vite dit et tout disparaît. Il faut repartir de zéro. Tels sont les sophismes dont on se sert pour nous faire changer notre foi. Qu'est-ce qu'un « univers religieux » ? Il vaudrait mieux être franc et dire « une religion qui n'est plus la nôtre ».

Les catholiques qui sentent bien que des transformations radicales s'opèrent ont du mal à résister à la propagande insistante commune à toutes les révolutions. On leur dit : « Vous n'acceptez pas le changement, mais la vie est dans le changement. Vous faites du fixisme, ce qui était bon il y a cinquante ans ne convient plus à la mentalité actuelle ni au genre de vie que nous menons. Vous vous accrochez à votre passé, vous n'êtes pas capables de changer vos habitudes. » 

Beaucoup se sont soumis à la réforme pour ne pas encourir ce reproche, ne trouvant pas les arguments susceptibles de les préserver d'accusations infamantes : « Vous êtes rétrogrades, passéistes, vous ne vivez pas avec votre temps. »

Le cardinal Ottaviani disait déjà des évêques : « Ils ont peur de paraître vieux. »

Mais nous n'avons jamais refusé certains changements, certaines adaptations qui témoignent de la vitalité de l'Église. En matière liturgique, ce n'est pas la première réforme à laquelle assistent des hommes de mon âge : je venais juste de naître quand saint Pie X se préoccupa d'apporter des améliorations, spécialement en donnant plus d'importance au cycle temporal, en avançant l'âge de la première communion pour les enfants et en restaurant le chant liturgique qui avait connu un obscurcissement. Pie XII, par la suite, a réduit la durée du jeûne eucharistique en raison des difficultés inhérentes à la vie moderne, autorisé pour le même motif la célébration de la messe l'après-midi, replacé l'office de la vigile pascale au soir du Samedi saint, remodelé les offices de la semaine sainte. Jean XXIII a fait lui-même quelques retouches, avant le concile, au rite dit de saint Pie V.

Mais rien de cela n'approchait de près ou de loin ce qui a eu lieu en 1969, à savoir une nouvelle conception de la messe.

On nous reproche aussi de nous accrocher à des formes extérieures et secondaires comme le latin. C'est, proclame-t-on, une langue morte que personne ne comprend, comme si le peuple chrétien la comprenait davantage au XVIIe siècle ou au XIXe. Quelle négligence aurait montré l'Église, selon eux, en attendant si longtemps pour la supprimer ! Je pense qu'elle avait ses raisons. On ne doit pas s'étonner que les catholiques éprouvent le besoin d'une plus grande intelligence des textes admirables, dans lesquels ils puisent leur nourriture spirituelle, ni qu'ils désirent s'associer plus intimement à l'action qui se déroule sous leurs yeux. Pourtant ce n'était pas les satisfaire que d'adopter les langues vernaculaires d'un bout à l'autre du Saint Sacrifice. La lecture en français de l'Épître et de l'Évangile constitue une amélioration, on la pratique, quand cela convient, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet comme dans les prieurés de la Fraternité que j'ai fondée. Pour le reste, ce que l'on gagnerait serait hors de proportion avec ce que l'on perdrait. Car l'intelligence des textes n'est pas la fin ultime de la prière ni le seul moyen de mettre l'âme en prière, c'est-à-dire dans l'union à Dieu. 

Si une attention trop grande est donnée au sens des textes, cela peut même être un obstacle. Je m'étonne qu'on ne le comprenne pas, alors que l'on prêche dans le même temps une religion du cœur, moins intellectuelle, plus spontanée. L'union à Dieu s'obtient tantôt par un chant religieux et céleste, tantôt par une ambiance générale de l'action liturgique, la piété et le recueillement du lieu, sa beauté architecturale, la ferveur de la communauté chrétienne, la noblesse et la piété du célébrant, la décoration symbolique, le parfum de l'encens, etc. Peu importe le marchepied, pourvu que l'âme s'élève. En fera l'expérience quiconque poussera la porte d'une abbaye bénédictine ayant gardé le culte divin dans toute sa splendeur.

     Cela ne diminue en rien la nécessité de rechercher une meilleure compréhension des oraisons, des prières et des hymnes ainsi qu'une plus parfaite participation ; mais c'est une erreur que de vouloir y parvenir par l'emploi pur et simple de la langue vernaculaire et la suppression totale de la langue universelle de l'Église, hélas consommée presque partout dans le monde. Il n'est que de voir le succès des messes, pourtant dites selon le nouvel ordo, pour lesquelles on a maintenu le chant du Credo, du Sanctus et de l'Agnus Dei.

     Car le latin est une langue universelle. La liturgie, en l'employant, nous forme à une communion universelle, c'est-à-dire catholique. Au contraire, en se localisant, en s'individualisant, elle perd cette dimension qui marque profondément les âmes.

Pour éviter de faire une telle erreur, il suffisait d'observer les rites orientaux, dans lesquels les actions liturgiques sont exprimées depuis longtemps en langue vulgaire. Or on y constate un isolement dont les membres de ces communautés souffrent. Lorsqu'elles sont dispersées hors de leur pays d'origine, elles ont besoin de prêtres à elles pour la messe, les sacrements, toute espèce de cérémonie ; elles construisent des églises spéciales qui les mettent par la force des choses à l'écart du reste du peuple catholique.

     En tirent-elles profit ? Il n'est pas apparu d'une manière évidente que la langue liturgique particulière les ait rendues plus ferventes et plus pratiquantes que celles qui bénéficiaient d'un langage universel, incompris de beaucoup peut-être, mais susceptible de traduction.

Si nous regardons hors de l'Église, comment l'islam a-t-il réussi à assurer sa cohésion alors qu'il se répandait dans des régions aussi différentes et chez des peuples de races aussi diverses que la Turquie, l'Afrique du Nord, l'Indonésie ou l'Afrique noire ? En imposant partout l'arabe comme langue unique du Coran. En Afrique, je voyais les marabouts faire apprendre par ceeur les sourates à des enfants qui ne pouvaient en comprendre un traître mot. Qui plus est, l'islam va jusqu'à interdire la traduction de son Livre saint. Il est de bon ton actuellement d'admirer la religion de Mahomet à laquelle, apprend-on, des milliers de Français se sont convertis, de quêter dans les églises pour bâtir des mosquées en France. On s'est bien gardé cependant de s'inspirer du seul exemple qui pouvait être retenu : la persistance d'une langue unique pour la prière et pour le culte.

     Que le latin soit une langue morte prêche en faveur de son maintien : il est le meilleur moyen de protéger l'expression de la foi contre les adaptations linguistiques qui se font naturellement au cours des siècles. L'étude de la sémantique est fort répandue depuis une dizaine d'années, on l'a même introduite dans les programmes de français des collèges. Un des objets de la sémantique n'est-il pas le changement de significationdes mots, les glissements de sens observés dans la suite des temps et souvent sur des périodes fort courtes ? Tirons donc parti de cette science pour comprendre le danger de livrer le dépôt de la foi à des façons de dire qui ne sont pas stables. Croyez-vous que l'on aurait pu conserver pendant deux millénaires, sans corruption aucune, la formulation des vérités éternelles, intangibles, avec des langues évoluant sans cesse et différentes selon les pays et même selon les régions ? Les langues vivantes sont changeantes et mouvantes. Si l'on confie la liturgie à celle du moment, il faudra l'adapter continuellement en tenant compte de la sémantique. Rien d'étonnant qu'il faille constituer sans c'esse de nouvelles commissions et que les prêtres n'aient plus le temps de dire la messe.

     Lorsque je suis allé voir Sa Sainteté Paul VI à Castelgandolfo en 1976, je lui ai dit : « Je ne sais pas si vous savez, Très Saint Père, qu'il y a maintenant treize prières eucharistiques officielles en France. » Le pape a alors levé les bras au ciel et m'a répondu : « Mais bien plus, monseigneur, bien plus ! » Je suis alors fondé à me poser une question : en existerait-il autant si les liturgistes étaient obligés de les composer en latin ? En dehors de ces formules mises en circulation après avoir été imprimées ici ou là, il faudrait parler aussi des Canons improvisés par le prêtre au moment de la célébration et de toutes les incidentes qu'il introduit depuis la « préparation pénitentielle » jusqu'au « renvoi de l'assemblée ». Croyez-vous que cela se produirait s'il devait officier en latin ?

     Une autre forme extérieure contre laquelle toute une opinion s'est dressée, c'est le port de la soutane, non pas tant à l'église ou pour les visites au Vatican, que dans la vie de tous les jours. La question n'est pas essentielle, mais elle est d'une grande importance.

Chaque fois que le pape l'a rappelée - et Jean-Paul II pour sa part l'a fait avec insistance - des protestations indignées se sont élevées dans les rangs du clergé. Je lisais dans un quotidien parisien les déclarations faites à ce propos par un prêtre d'avant-garde : « C'est du folklore... En France, le port d'un vêtement reconnaissable, ça n'a pas de sens, car il n'est nul besoin de reconnaître un prêtre dans la rue. Au contraire, la soutane ou le clergyman provoquent des blocages... Le prêtre est un homme comme tout le monde. Certes, il préside l'Eucharistie ! »

     Ce « président » exprimait là des idées contraires à l'Évangile et aux réalités sociales les plus confirmées. Dans toutes les religions, les chefs religieux portent des signes distinctifs. L'anthropologie, dont on fait beaucoup de cas, est là pour l'attester. Chez les musulmans, on voit utiliser des vêtements différents, des colliers et des anneaux. Les bouddhistes se vêtent d'une robe teinte de safran et se rasent la tête d'une certaine façon. On peut remarquer dans les rues de Paris et d'autres grandes villes des jeunes gens ralliés à cette doctrine et dont la mise ne suscite aucune critique.

La soutane garantit la spécification du clerc, du religieux ou de la religieuse, comme l'uniforme celle du militaire ou du gardien de la paix. Avec une différence toutefois : ceux-ci, en reprenant la tenue civile, redeviennent des citoyens comme les autres, tandis que le prêtre doit garder son habit distinctif dans toutes les circonstances de la vie sociale. En effet, le caractère sacré qu'il a reçu à l'ordination le fait vivre dans le monde sans être du monde. Nous lisons cela dans saint Jean : « Vous n'êtes pas du monde... mon choix vous a tirés du monde » (XV, 19). Son habit doit être distinctif et en même temps être choisi dans un esprit de modestie, de discrétion et de pauvreté.

Une seconde raison est le devoir du prêtre de rendre témoignage à Notre-Seigneur : « Vous serez mes témoins », « On ne met pas la lumière sous le boisseau ». La religion n'a pas à se cantonner dans les sacristies, comme l'ont décrété depuis longtemps les dirigeants des pays de l'Est, le Christ nous a commandé d'extérioriser notre foi, de la rendre visible par un témoignage qui doit être vu et entendu de tous. Le témoignage de la parole, qui est certes plus essentiel au prêtre que le témoignage de l'habit, est cependant grandement facilité par la manifestation très nette du sacerdoce qu'est le port de la soutane.

     La séparation de l'Église et de l'État, acceptée, estimée parfois comme le meilleur statut, a fait pénétrer peu à peu l'athéisme dans tous les domaines de l'activité et il nous faut bien constater que bon nombre de catholiques et même de prêtres n'ont plus une idée exacte de la place de la religion catholique dans la société civile. Le laïcisme a tout envahi.

Le prêtre qui vit dans une société de ce genre a l'impression grandissante d'être étranger à cette société, puis d'être gênant, d'être le témoin d'un passé appelé à disparaître. Sa présence est tolérée, sans plus, du moins est-ce ainsi qu'il l'envisage. D'où son désir de s'aligner sur le monde laïcisé, de se fondre dans la masse. Il manque à ce genre de prêtre d'avoir voyagé dans des pays moins déchristianisés que le nôtre. Il lui manque surtout une foi profonde dans son sacerdoce. C'est aussi mal juger du sens religieux qui existe encore. On suppose tout à fait gratuitement que ceux que nous côtoyons dans les relations d'affaires ou dans les relations fortuites sont areligieux. 

     Les jeunes prêtres qui sortent d'Écône et tous ceux qui n'ont pas sacrifié au courant de l'anonymat le constatent tous les jours. 

Blocages ? C'est tout le contraire. Les gens les abordent dans la rue, dans les gares, pour leur parler ; souvent c'est simplement pour leur dire leur joie de voir des prêtres. On préconise dans l'Église nouvelle le dialogue. Comment l'amorcer si nous commençons par nous dissimuler aux yeux des interlocuteurs possibles ? Dans les dictatures communistes, le premier soin des maîtres du jour a été d'interdire la soutane ; cela fait partie des moyens destinés à étouffer la religion. Il faut bien croire que l'inverse est vrai aussi. Le prêtre qui se donne pour tel par son apparence extérieure est une prédication vivante. L'absence de prêtres reconnaissables dans une grande ville marque un recul grave de la prédication de l'Évangile ; c'est la continuation de l'œuvre néfaste de la Révolution et des lois de séparation.

Ajoutons que la soutane préserve le prêtre du mal, elle lui impose une attitude, lui rappelle à tout instant sa mission sur terre, le garde des tentations. Un prêtre en soutane n'a pas de crise d'identité. Les fidèles, quant à eux, savent à qui ils ont affaire ; la soutane est une garantie d'authenticité du sacerdoce. Des catholiques m'ont dit la difficulté qu'ils éprouvaient à se confesser à un prêtre en veston, ayant l'impression de confier à un quidam les secrets de leur conscience. La confession est un acte judiciaire ; pourquoi donc la justice civile ressent-elle le besoin de faire porter la toge à ses magistrats ?

Le catholique, qu'il soit un pratiquant régulier ou qu'il retrouve le chemin de l'église aux grands moments de la vie, est amené à se poser des questions de fond telles que celle-ci : qu'est-ce que le baptême ?

C'est un phénomène nouveau : il n'y a pas si longtemps, n'importe qui savait répondre et d'ailleurs personne ne le demandait. Le premier effet du baptême est le rachat du péché originel, on le savait de père en fils et de mère en fille.

Mais voilà que l'on n'en parle plus nulle part. La cérémonie simplifiée qui a lieu à l'église évoque le péché dans un contexte tel qu'il semble s'agir de celui ou de ceux que commettra le baptisé dans sa vie et non de la faute originelle dont nous naissons tous chargés.

Le baptême apparaît dès lors simplement comme un sacrement qui nous unit à Dieu, ou plutôt nous fait adhérer à la communauté. Ainsi s'explique le « rite d'accueil » qu'on impose en certains endroits comme une première étape, dans une première cérémonie. Il n'est pas dû à des initiatives particulières, puisque nous trouvons d'amples développements sur le baptême par étapes dans les fiches du Centre national de pastorale liturgique. On l'appelle aussi le baptême différé. Après l'accueil, le « cheminement », la « recherche », le sacrement sera administré, ou ne le sera pas, quand l'enfant pourra, selon les termes utilisés, se déterminer librement, ce qui peut intervenir à un âge assez avancé, dix-huit ans ou plus. Un professeur de dogmatique fort prisé dans la nouvelle Église a établi une distinction entre les chrétiens dont il se fait fort d'authentifier la foi et la culture religieuse, et les autres - plus des trois quarts du total - auxquels il n'accorde qu'une foi supposée lorsqu'ils demandent le baptême pour leurs enfants. Ces chrétiens « de la religion populaire » sont détectés au cours des réunions de préparation et dissuadés d'aller plus loin que la cérémonie d'accueil. Cette manière de faire serait « plus adaptée à la situation culturelle de notre civilisation ».

Récemment un curé de la Somme devant inscrire deux enfants pour la communion solennelle réclama les extraits de baptême, qui lui furent envoyés par la paroisse d'origine de la famille. Il constata alors que l'un des enfants avait été baptisé mais que l'autre ne l'était pas, contrairement à ce que croyaient ses parents. Il avait simplement été inscrit sur le registre d'accueil. C'est une des situations qui résultent de ces pratiques ; ce que l'on donne, c'est en effet un simulacre de baptême, que les assistants prennent de bonne foi pour le vrai sacrement.Que tout cela vous déconcerte est bien compréhensible. Vous avez aussi à faire face à une argumentation spécieuse, qui figure même dans les bulletins paroissiaux, généralement sous forme de suggestions, de témoignages signés de prénoms, c'est-à-dire anonymes. Nous lisons dans l'un d'eux qu'Alain et Évelyne déclarent : « Le baptême n'est pas un rite magique qui effacerait par miracle un quelconque péché originel. Nous croyons que le salut est total, gratuit et pour tous : Dieu a élu tous les hommes dans son amour, àn'importe quelle condition, ou plutôt sans condition. Pour nous, se faire baptiser c'est décider de changer de vie, c'est un engagement personnel que personne ne peut prendre à votre place, c'est une décision consciente qui suppose un enseignement préalable, etc. » Que d'erreurs monstrueuses en quelques lignes ! Elles tendent à justifier une autre méthode : la suppression du baptême des petits enfants. C'est encore un alignement sur les protestants, au mépris de l'enseignement de l'Église depuis les origines, comme l'écrivait saint Augustin à la fin du IVe siècle : « L'usage de baptiser les enfants n'est pas une innovation récente, mais le fidèle écho de la tradition apostolique. Cette coutume, à elle seule et en dehors de tout document écrit, constitue la règle certaine de la vérité. » Le concile de Carthage de l'an 251 prescrivait que le baptême fût conféré aux enfants « même avant leur huitième jour » et la Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi en rappelait l'obligation le 21 novembre 1980 en la fondant sur « une norme de tradition immémoriale ».

Cela, il faut que vous le sachiez pour faire valoir un droit sacré lorsque l'on prétend vous refuser de faire participer vos nouveau-nés à la vie de la grâce. Les parents n'attendent pas que leur enfant ait dix-huit ans pour décider à sa place de son régime alimentaire ou d'une opération chirurgicale nécessitée par son état de santé. Dans l'ordre surnaturel leur devoir est encore plus impérieux et la foi qui préside au sacrement quand l'enfant n'est pas capable de prendre de lui-même un « engagement personnel », c'est la foi de l'Église. 

     Songez à l'effrayante responsabilité que vous auriez en privant votre enfant de la vie éternelle au Paradis. Notre Seigneur l'a dit d'une façon claire : « Personne, à moins de renaître de l'eau et de l'Esprit, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. »Les fruits de cette singulière pastorale ne se sont pas fait attendre. Dans le diocèse de Paris, un enfant sur deux était baptisé en 1965 mais un enfant seulement sur quatre en 1976. Le clergé d'une paroisse de la banlieue observe, sans en montrer beaucoup de peine, qu'il y avait 450 baptêmes en 1965 et 150 en 1976. Pour l'ensemble de la France la chute se poursuit. De 1970 à 1981 le chiffre global descendait de 596 673 à 530 385, alors que la population s'accroissait de plus de trois millions dans le même temps. Tout cela vient de ce qu'on a faussé la définition du baptême. Dès qu'on a cessé de dire qu'il effaçait le péché originel, les gens ont demandé : « Qu'est-ce que le baptême ? » et aussitôt après : « A quoi bon le baptême ? » S'ils n'ont pas été jusque-là, ils ont du moins réfléchi aux arguments qu'on leur présentait et admis que l'urgence ne s'imposait pas et qu'après tout l'enfant pourrait toujours, à l'adolescence, s'engager s'il voulait dans la communauté chrétienne comme on s'inscrit dans un parti ou à un syndicat. La question s'est posée de la même manière pour le mariage. Le mariage s'est toujours défini par sa fin première, qui était la procréation, et sa fin secondaire, qui était l'amour conjugal. Eh bien, au concile, on a voulu transformer cette définition et dire qu'il n'y avait plus de fin primaire, mais que les (...)



Commentaires
* L'e-mail ne sera pas publié sur le site web.