Jean de Viguerie : les deux patries - lecture commentée (1)
Jean de Viguerie : les deux patries - lecture commentée (1)
04 May
04May
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Introduction
Le vrai patriotisme est incarné et se réfère aux vertus
"Patrie, c'est la connaissance du grand vieux trésor et l'élargissement à sa mesure; c'est la grande amitié et le dévouement, c'est le don de soi-même".
Henri Pourrat, Le Chef français, septième édition, Marseille, Robert Laffont,1942, p. 94
Faux patriotisme révolutionnaire
Ce patriotisme diffère du patriotisme traditionnel, mais il s'infiltre en lui et le dénature.
« Tandis que le patriotisme n'existe que par un vif attachement aux intérêts, aux mœurs, aux coutumes de localité, nos soi-disant patriotes ont déclaré la guerre à toutes ces choses. Ils ont tari cette source naturelle du patriotisme, et l'ont voulu remplacer par une passion factice envers un être abstrait, une idée générale, dépouillée de tout ce qui frappe l'imagination et de tout ce qui parle à la mémoire».
Benjamin Constant, De l'Esprit de Conquête et de l'Usurpation (1814), GF,Paris, 1986 Livre 1er, p.118.
Que faire ?
Nous avons à conserver l'héritage et à le faire fructifier. Nous devons perpétuer la langue française, transmettre les usages de notre civilité, entretenir la flamme de notre civilisation. Cela n'est-il rien? Si la France est mourante ou morte, doit-on pour autant cesser de fonder des familles et d'élever les enfants? Cela n'est-il rien? La cité a disparu, mais il y a toujours des hommes vivants, et ceux-ci ont à survivre; ils ont à se défendre tous les jours contre les agressions de l'État ennemi, ils ont à se protéger à tout moment contre l' avilissement des mœurs et la désagrégation générale de la société. Cela n'est-il rien? Enfin il ne suffit pas de survivre, il faut vivre, et vivre d'autant plus intensément que la« culture de mort», comme on dit, est omniprésente. Or, qu'est-ce que vivre? C'est nous conduire en êtres humains doués de raison et créés à l' image de Dieu ; c'est prier, étudier, servir nos proches, secourir les malheureux, cultiver l'amitié, célébrer les événements heureux, et bannir la tristesse et la désespérance. Tout cela doit-il être compté pour rien?
L'amour de la patrie au sens traditionnel
Le mot « patria » dans le latin médiéval, et le mot« patrie » adopté par la langue française au seizième siècle, désignaient la terre des pères, le pays de la naissance et de l'éducation. L'amour de la patrie - le mot patriotisme n'existait pas encore- rendait à la France les devoirs de la piété avec les honneurs du respect et de la fidélité. La patrie était la France. La France était un être moral doté de vertus. Les Français évoquaient souvent ces vertus de la France et voulaient s'en montrer dignes. En cas de guerre certains d'entre eux acceptaient de donner leurs vies. Mais aucune obligation n'était faite au commun des citoyens de mourir pour la patrie sur simple réquisition du prince.
L'amour révolutionnaire de la patrie imaginaire
La nouvelle patrie est d'abord celle des libertins : tout pays où l' on est bien. Elle devient ensuite celle des philosophes des Lumières : tout pays où l' on est bien par la vertu des « droits du genre humain ». Enfin elle se réalise pleinement dans la patrie de la Révolution, c'est-à-dire dans les droits de l'homme.
Cette patrie n'est pas la France, et la France ne représente pour elle qu'un support et un instrument qu'elle détruira une fois sa mission remplie de porter les faux droits de l'homme sans Dieu dans le monde entier.
Le patriotisme qui lui correspond, la divinise, l'adore, la place au-dessus de tout, déclare à ses ennemis une haine mortelle, voyez les paroles de La Marseillaise, et réquisitionne à son service les vies de tous les citoyens. On voit que ce deuxième sens n'a rien à voir avec le premier.
Les richesses et les énergies du patriotisme naturel ont été détournées de leur objet et mobilisées au service d'une patrie qui n'était pas la France, qui n'était qu'une utopie. En somme la patrie révolutionnaire a été substituée à la France, mais à l'insu des Français.
Comment ?
Ce fut le résultat d'une longue manipulation. Habiles serviteurs de l'idéologie des droits de l'homme, les politiciens des régimes successifs, francs-maçons ou non d'ailleurs, depuis l'Empire jusqu'à la Cinquième république, parlant sans cesse de la "chère France immortelle", ont effectué le plus gros du travail de brouillage des esprits. Mais d'autres leur ont bien facilité la tâche. Des historiens ont présenté le patriotisme révolutionnaire ou bien comme le premier patriotisme français digne de ce nom, ou bien comme le plein accomplissement du patriotisme traditionnel.
Des militaires, des ecclésiastiques et de grands écrivains nationaux ont exalté la France guerrière et la grandeur de la mort pour la patrie.
Voyez Hugo, Péguy,... Sans eux la patrie révolutionnaire n'aurait jamais convaincu les Français. Sans eux elle n'aurait jamais réussi à faire croire qu'elle était la vraie patrie, qu'elle était la France. Cette patrie n'était qu'un mythe, mais des personnes respectables, des généraux, des évêques et des académiciens l'ont présentée comme une réalité, la réalité de la France. Il n'y avait plus qu'à mourir.
La tromperie a culminé avec les guerres, et surtout celle de 1914-1918. On a dit aux Français en 1914 : «C'est la guerre du droit » et beaucoup l'ont cru. Et surtout ils ont cru que la « guerre du droit » était vraiment la guerre de la France. Alors ils ont engagé tout leur courage, et sont allés se faire tuer par centaines de milliers pour le seul avantage de la patrie révolutionnaire. Ces innombrables vies sacrifiées ont certes rendu à la France l'Alsace et la Lorraine, mais elles ont servi principalement l'expansion de l'idéologie des droits de l'homme.
Puis l'empire catholique d'Autriche-Hongrie a été dépecé par les francs-maçons.
Situation du patriotisme en France en ce début de XXIe siècle
Après la mort des soldats, la mort du pays lui-même. Nous entrons dans la dernière phase, celle de la disparition de la France. Voir Philippe de Villiers, la mort de l'enseignement digne de ce nom dans l'école publique pour les Français de race gréco-latine...
Le patriotisme révolutionnaire y travaille depuis longtemps. Nous savons que déjà les hommes de la Révolution, et leurs successeurs et disciples du dix-neuvième siècle, rêvaient d'une France absorbée dans le genre humain. Mais ils avaient encore besoin de la France et du sang français pour imposer aux pays esclaves l'idéologie libératrice des droits de l'homme. Aujourd'hui cette idéologie règne dans tout l'univers.
Conserver la France n'a plus d'intérêt. On peut même considérer son éventuelle survie comme un obstacle à l'avènement de la patrie mondiale confondue avec le genre humain.
Il importe donc de hâter sa disparition. Cela ne fera pas difficulté, car elle est déjà morte. Les guerres, les discordes du fait de la politique partisane des partis diviseurs, de l'immigration de masse de population arabo-mahométane, inassimilables, et les épurations du patriotisme révolutionnaire l'ont vidée de sa substance : épisodes révolutionnaires de 1792 et 1793, extermination des Vendéens planifiée par la Convention, le populicide, 1870-1871 avec la Commune, "épuration" après le "libération" de 1944-1945 contre les cadres catholiques et royalistes opérée avec sauvagerie par les communistes.
Le sacrifice des Français a préparé celui de la France.
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1. LA FRANCE ET LA PATRIE DES ANCIENS FRANÇAIS
AU TEMPS DES PREMIERS CAPÉTIENS L'ATTACHEMENT À LA FRANCE
La France a précédé la patrie. Quand le mot patrie fit au seizième siècle son entrée dans la langue française, la France existait depuis très longtemps.
Avant d'aimer la patrie, les Français ont été attachés à la France.
Les chansons de geste, poèmes épiques, datent des onzième et douzième siècles. Leurs actions se situent à l'époque carolingienne, mais en fait leurs personnages sont des chevaliers contemporains de Hugues Capet ou de Philippe-Auguste. Or, ces chevaliers célèbrent parfois la France. Entendent-ils par France le royaume ou le domaine royal, ou simplement le pays entre Seine et Loire? On ne sait, mais une chose est sûre : cette France est leur pays natal, celui de leur prince, de leur famille et de leurs amis et compagnons. Ils ont avec elle des liens charnels. Ils ne peuvent prononcer son nom sans tendresse. Ils l'appellent« France douce ».
Douce par sa bonté. Quand les preux chevaliers vont mourir, ils se tournent du côté de la France, et le souvenir de ses bienfaits les remplit d'émotion.
Dans la Chanson de Girard de Vienne, le chevalier blessé confie sa plainte au «vent de France» :
Eh ! douce brise qui de France venez,
Tu ne viens pas devers la rouge mer,
Mais viens de France qui tant est à louer,
Orléans, Chartres et Beauvais la cité,
Là sont mes drus et mes amis charnels.
La France de ce temps n'est pas désincarnée. Sa douceur est bien réelle, apaisant les cœurs et tempérant les mœurs.
Elle inspire l'admiration. Elle est « tant à louer ». Elle est louable par ses vertus.
Vertu de miséricorde : « Et quoique cette nation soit fière et cruelle contre ses ennemis, écrit le moine Primat,(...), elle est miséricordieuse envers ses sujets et ceux qu'elle soumet ».
Vertu de « clergie », c'est-à-dire de science, vertu de «chevalerie», c'est-à-dire de vaillance, l'une et l'autre héritées d'Athènes et de Rome : « Clergie et chevalerie sont en France de Grèce et de Rome venues ».
Que ces vertus demeurent, et que la France garde sa gloire, le poète forme ce voeu :
Dieu donne qu'elle y soit tenue
Et que le lieu tant la conforte
Que jamais de France ne sorte
La gloire qui s'y est fixée.
Qu'elle garde son honneur :
Ne plaise au Seigneur Dieu, prie Roland,
que pour moi mes parents soient blâmés,
et que France la doulce tombe en déshonneur.
L'attachement à la France dans ces temps anciens était donc formé d'admiration et de respect. On aimait ses vertus et l'honneur et la gloire qui en découlaient. Un être moral ne se partage pas. La France appartenait tout entière à chacun de ses membres, et chacun portait en lui toute sa gloire et tout son honneur.
L'ATTACHEMENT À LA FRANCEAU TEMPS DE LA GUERRE DE CENT ANS
À cette époque on l'appelle encore tout simplement par son nom, ou bien, d'une manière plus politique, « royaume de France», «couronne de France», «Maison des fleurs de lys » et « peuple français ».
Car maintenant la France et le royaume sont unis l'une à l'autre. Il n'en a pas toujours été ainsi. La France des onzième et douzième siècles n'était pas aussi fortement liée à la royauté, qu'elle l'est maintenant à la fin du Moyen Âge.
La guerre de Cent Ans a serré les liens. Aux populations affligées par l'envahisseur, le roi apparaît comme la seule sauvegarde. Le roi légitime, puisque seul le roi légitime est en droit d'« avoir » le royaume (selon l'expression du temps) et peut ainsi fortifier l'être de la France en s'unissant à elle. La vie du pays, les peuples en prennent conscience, dépend d'une certaine manière de la légitimité du roi. C'est pourquoi Jeanne d'Arc, voyant pour la première fois le dauphin Charles, n'attend pas pour lui déclarer : « Je te dis de la part de Messire que tu es vrai héritier de France et fils de roi » Elle sait que tout repose sur cette affirmation.
Encore faut-il que le roi soit juste. La France existe si le roi est légitime; elle dure si le roi est juste.
Selon deux auteurs du quinzième siècle, la condition de justice aurait été posée lors du baptême de Clovis. « Quand saint Remy baptisa Clovis, écrit Gerson, il lui annonça que sa royale seigneurie dureroit tant que vraie Foi et Justice domineroient en son royaulme. » « On dit, écrit Jouvenel des Ursins, que il vint une voix qui dit que le royaume dureroit tant que la justice y régneroit. »
La France a cependant son être propre, même si son existence et sa durée sont liées à une certaine royauté. Elle persévère dans son être, et demeure distincte de la royauté, distincte des trois ordres composant le corps du royaume. Une image des Vigiles du roi Charles VII (1484) la montre vêtue de blanc semé de lys, présentant à la Trinité ses glorieux fils Pépin et Charlemagne. Agenouillée au premier rang, elle a préséance sur les rois et sur les ordres.
Sa personnalité reste la même. Elle est toujours la « douce France ». On l'appelle « pays de douce plaisance » et «jardin de douce France ». Au temps des chansons de Geste, elle était pétrie de vertus. Il en va toujours de même. Dans ce jardin de la France, dans ce « Royaume de France placé dans le monde comme un jardin» ne poussent que des vertus.
France, jadis on te souloit nommer
En tous pays le trésor de noblesse,
Car un chacun pouvoit en toi trouver
Bonté, honneur, loyauté, gentillesse.
Ch. d'Orléans et F. Villon, Poésies choisies, Hatier, 1946, p. 9.
À l'honneur s'ajoute très souvent la noblesse, dont on ne parlait pas autrefois, mais qui semble être devenue maintenant l'une des qualités majeures de la France.
« Mon plus noble pays », ainsi l'invoque Eustache Deschamps.
« Ô Noble Maison des fleurs de lys», s'écrie Alain Chartier.
Au temps où Charles d'Orléans écrit sa Complainte de France, beaucoup estiment la France déchue de ses vertus.
Tous ses malheurs viendraient de là. Et comme on ne peut plus l'admirer, on la plaint. L'attachement de compassion se substitue à celui d'admiration. La France est plainte, réconfortée, admonestée. Elle-même se lamente et demande assistance. Mais elle ne doit se plaindre que d'elle-même. N'a-t-elle pas démérité?
« Ô Noble Maison des fleurs de lys, déplore Alain Chartier, ( ... ) où est la magnificence honorée de ton état? Qu'est devenue la louable ordonnance de vivre, la monstre de l'honesteté, la constance de courage et de moeurs et la haulteur de coeur et d'entreprise que tes devanciers laissèrent aux successeurs? Tout est corrompu.»
N'a-t -elle pas laissé les vices gagner sur les vertus?
Les fautes de la France
Ce sont les fautes de ses membres, y compris les plus éminents.
«Honte vers moi s'avance» : il n'est de honte que pour le coupable. La France n'accuse personne. Elle bat sa propre coulpe. Elle a choisi le mal. Elle a désobéi à Dieu. Elle est pécheresse. Elle n'est pas victime de la fatalité, mais de ses propres fautes.
« ... Le Royaume de France est en affliction, dit Alain Chartier, par l'obstination de péché, pour le contemnement des corrections de Dieu, pour avoir laissé la vertu des progéniteurs et par ambition avoir voulu le gouvernement du Royaume. »
La France n'est pas victime des Anglais, mais c'est « le péché de blasphème, vie voluptueuse et paresse » qui a « mis les Français en la servitude de leurs ennemis». Alors, puisque la France est pécheresse, elle doit faire comme la pécheresse, elle doit s'amender, elle doit espérer en Dieu :
Ayez confiance : « Ma France, conseille un auteur anonyme, ma très doulce sueur et amie, ne vous desconfortez point, mais ayez bonne espérance en Dieu.» Cela n'empêche pas de soupirer, de répéter« pauvre France»,
Mais enfin l'espoir l'emporte. On connaît la recette: conversion et devoir d'état. Il suffit que chacun renonce à ses vices et s'applique à son devoir d'état. Au besoin on le demandera à Dieu. On lui demandera par exemple que le dauphin ait science pour gouverner et que le clergé aux âmes soit courtois.
La France relevée par sainte Jeanne d'Arc
Dans son orientation générale le message de Jeanne d'Arc ne diffère pas de celui délivré par ces différents auteurs, et même il le confirme.
C'est aussi un message d'espérance :« Jeanne, écrit Alain Chartier, a haussé les esprits vers l'espérance des temps meilleurs.» Jeanne dit elle aussi que chacun doit faire son devoir : « En nom Dieu, les hommes d'armes batailleront et Dieu donnera la victoire»; « travaillez et Dieu travaillera ».Jeanne confirme ce que tous pensent.
Seulement elle le confirme avec l'assurance et l'autorité que lui donne sa mission surnaturelle. Elle ne dit pas : Dieu aura pitié, mais Dieu a pitié. Ce sont ses premières paroles au roi de Bourges :« Gentil Dauphin, je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume, de votre peuple».
Elle ne dit pas : Dieu protégera le royaume, mais : Dieu a étendu sa main sur la France. Dès lors la cause de la France est sacrée ; il est interdit de lui nuire : « ... Tous ceux qui guerroient au sainct royaume de France, guerroient contre le roi Jhésus roy du ciel et de tout le monde, mon droicturier et souverain seigneur»
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L'AVÈNEMENT DE LA PATRIE (PATRIA): LA PIÉTÉ ENVERS LA PATRIE SELON SAINT THOMAS D'AQUIN
Au Moyen Âge le mot « patrie » n'est jamais employé dans la langue vulgaire. On dit « France » ou « pays ». En latin le mot patria est d'usage courant, mais il a deux sens très différents, celui de pays natal et de nation, et celui de séjour céleste après la mort. Chez les auteurs sacrés, dans la littérature monastique en particulier, le deuxième sens prédomine. Pour ces auteurs la patrie c'est le ciel.
La connotation surnaturelle sera gardée même après la disparition de ce deuxième sens.
Car la France est une patrie. « Un roi, écrit saint Thomas, porte soit le nom de la ville principale, soit le nom de la patrie, ainsi le roi de Jérusalem, le roi des Romains et le roi de France».
Mais qu'est -ce que la patrie? C'est « le lieu de la naissance et de l'éducation ». Ce sont aussi des hommes qui sont des concitoyens ou des amis. En effet lorsque saint Thomas définit la piété envers le pays natal, il la qualifie de la manière suivante : « culte des concitoyens et des amis de la patrie».
Car il s'attache moins à la définition qu'au devoir. À la patrie tout homme doit la « piété » (pietas) en vertu de la justice.
Il s'agit de se reconnaître débiteur à cause des bienfaits reçus.
Tout homme est débiteur d'abord vis-à-vis de Dieu, ensuite vis-à-vis de ses parents et de sa patrie :« L'homme est constitué débiteur à des titres différents, vis-à-vis d'autres personnes selon les différents degrés de perfection qu'elles possèdent et des bienfaits différents qu'il en a reçus. À ce double point de vue Dieu occupe la première place (...) Mais ce titre convient secondairement à nos parents et à notre patrie, desquels et dans laquelle nous avons reçu la vie et l'éducation.»
La piété se manifeste par un «culte», mais il faut distinguer le culte envers Dieu, qui est la religion, et le culte envers les parents et la patrie, qui est la « piété » :
« ... De même qu'il appartient à la religion de rendre un culte à Dieu, de même, à un degré inférieur, il appartient à la piété de rendre un culte aux parents et à la patrie».
« À un degré inférieur ». Saint Thomas met le patriotisme à sa place : après la religion.
Et même après le culte des parents.
La patrie après la famille:
« D'ailleurs, écrit-il, le culte des parents s'étend à ceux du même sang, c'est-à-dire qui ont les mêmes parents; le culte de la patrie s'entend des compatriotes et des alliés. C'est donc à ceux-là (les parents) que s'adresse principalement la piété».
Rendre un culte à la patrie c'est l'honorer. Jusqu'où doit aller cet honneur? Saint Thomas ne le précise pas. Il ne dit nulle part qu'il faut mourir pour la patrie. Il dit, c'est vrai, que « le bon citoyen s'expose au péril de mort pour le bien commun », et que cela est « conforme à son inclination naturelle » et à sa « vertu politique». Mais le « bien commun » est la cité.
C'est la pensée d'Aristote et de saint Thomas. Pour Marcel De Corte, selon ces deux philosophes, "la Cité, c'est le bien commun même et inversement, et ce bien commun n'est pas "la condition de biens multiples et essentiels à l'homme", mais il en est la cause et ces "biens multiples et essentiels" que sont la culture, la civilisation, les lois ainsi que les mille et un facteurs d'union, en sont les effets. (" Réflexions sur la nature de la politique" , L'Ordre français, mai 1975, n° 191, p. 14).
Le bien commun contient la patrie, mais il est plus qu'elle.
La « piété envers la patrie » selon saint Thomas, bien que l'expression vienne de l'Antiquité romaine, s'accorde parfaitement avec l'attachement traditionnel à la France. Il y a en tout cas trois fortes ressemblances.
D'abord, comme le chevalier, l'homme pieux selon saint Thomas rend honneur à la France, puisque rendre un culte c'est rendre honneur.
Ensuite cet honneur, comme le chevalier, l'homme pieux desaint Thomas le rend aux vertus de la France : «L'honneur, écrit le Docteur angélique, est une manifestation de respect en témoignage de la vertu ».
Enfin, comme le chevalier, l'homme pieux de saint Thomas honore en la patrie l'amitié. « Là sont mes drus et mes amis charnels » dit de la France le héros des chansons de geste.« Les compatriotes s'aiment entre eux » écrit saint Thomas.
La doctrine de saint Thomas confirme donc l'éthique du chevalier. Mais elle la dépasse. Car sa piété n'est pas réservée aux chevaliers. C'est une vertu chrétienne que tous les fils de la patrie doivent pratiquer.