Jean de Viguerie - Les deux patries - lecture commentée (2) déviations
Jean de Viguerie - Les deux patries - lecture commentée (2) déviations
05 May
05May
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Les premières déviations au Moyen-Âge
Premières références à l'antiquité païenne du temps de saint Louis et saint Thomas
L' "AMOUR DE LA PATRIE" (AMOR PATRIAE) SELON VINCENT DE BEAUVAIS
Contemporain de saint Thomas, Vincent de Beauvais(1190-1264) appartient lui aussi à l'ordre dominicain.
L'auteur nous intéresse parce qu'il développe la notion d'« amour de la patrie» (amor patriae).
Ce chapitre commence ainsi : « Se rapporte également à la piété l'amour de la patrie, sujet souvent traité par les auteurs classiques. » Suivent un grand nombre de citations toutes empruntées aux auteurs latins. Cicéron vient en premier avec quatre citations. On trouve ensuite à égalité, avec une citation chacun, les auteurs suivants : Horace, Ovide, Valère, Maxime, Stace et deux auteurs de la latinité tardive, Symmaque et Ennodius.
À partir de ces textes deux thèmes se dégagent, l'attrait de la patrie et celui du sacrifice pour elle. Ovide, entre autres, illustre le premier. Vincent de Beauvais cite ces vers du poète exilé : « Je ne sais par quelle douceur le sol natal vous conduit et ne vous permet pas de l'oublier».
Cicéron et Horace justifient le sacrifice. Cicéron par cette sentence :
«S'exposer à la mort pour la patrie donne à tous l'espoir de l'immortalité », et Horace par ce vers : « Il est doux et beau de mourir pour la patrie».
Est aussi invoqué l'exemple de Codrus, roi d'Athènes. Ce prince devait faire face à l'invasion des Perses, et ne savait comment les chasser du territoire. Il consulta l'oracle, et obtint cette réponse:« La guerre finira si Codrus meurt de la main des ennemis.» Aussitôt les chefs de l'armée adverse ordonnèrent de ne pas attenter à la vie de Codrus. Alors il se jeta dans la mêlée, s'exposa délibérément aux coups et se fit tuer. Sans attendre la prédiction s'accomplit: les Perses se retirèrent et la patrie fut sauvée.
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Excursus historique
LA PATRIE DES GRECS ET CELLE DES ROMAINS
Patrie possède en grec un sens généalogique très marqué. Πατρια signifie descendance, lignée, particulièrement du côté paternel. Πατριδος, adjectif souvent substantivé, veut dire la terre des ancêtres. Mais pour les Grecs ce n'est pas la terre qui fait la patrie, ce sont les hommes vivants et morts(on ne dit pas Athènes, mais les Athéniens) et ce sont les dieux de la cité. La patrie s'exprime par la cité, elle se matérialise dans les sanctuaires et dans les tombeaux. La patrie des Romains est à la fois la terre et la république.
Virgile appelle patrie le sol labouré, la terre qui porte du fruit. Quand Mélibée se plaint de son exil, quand il dit :
Nos patrioe fines et dulcia linquimus arva.
Nos patriam fugimus.
il n'exprime pas ici une désolation mélancolique de type romantique, mais le regret de laisser la terre féconde. (Et nous, nous quittons le sol de notre chère patrie et nos campagnes chéries; nous fuyons la patrie ...).
La patrie comme personne qui exhorte, interpelle, réprimande, gourmande et donne mauvaise conscience à l'occasion : une personne divinisée ?
Chez Cicéron patria et respublica sont interchangeables. Parfois aussi chez lui, comme chez plusieurs auteurs latins, la« patrie » incarne la « république ». À la différence des Grecs, les Romains font de la patrie une personne. Une personne qui leur parle, les interpelle rudement et les rappelle à leurs devoirs de bons citoyens. Cicéron la met en scène dans la Première Catilinaire, et Lucain dans la Pharsale. L'un et l'autre lui prêtent des sentiments humains, si une telle expression peut convenir à l'état d'âme d'une femme courroucée:
« La patrie qui est notre commune mère, dit Cicéron à Catilina, te hait et te redoute ( ... ) : elle s'adresse directement à toi ( ... ) : « Point de violence depuis plusieurs années, (te dit-elle) sans que tu y sois associé ( ... ) ; déguerpis, ôte-moi la crainte »Dans la Pharsale c'est à César que la patrie s'adresse au moment où le grand homme s'apprête à franchir le Rubicon :
« César, écrit le poète, avait déjà franchi les Alpes énormes et glacées; il avait commencé à se préparer à la future guerre. Comme il arrivait au bord du petit Rubicon, il eut sous les yeux très nettement l'image de la Patrie, celle-ci très agitée. Sa contenance était très majestueuse au milieu de la profonde nuit ( ... ) Elle gémissait confusément : « Où vas-tu, disait -elle? Où apportes-tu mes insignes? Si ta venue est fondée en droit, si tu viens en citoyen, tu dois t'arrêter ici. »
Le noeud du problème : une patrie exaltée plus qu'elle ne le devrait.
« ... Parcourez par la pensée, dit Cicéron, toutes les sociétés humaines, il n'en est point de plus imposante et de plus sacrée que celle que chacun de nous a consacrée avec la république. Nous avons un amour tendre pour nos pères et mères, pour nos enfants, pour nos proches, pour nos amis, mais l'amour de la patrie renferme à lui seul tous les autres. » (De Officiis, Livre I, XVII).
La pensée antique n'arrivait pas à sortir de l'ornière d'une Cité divinisée. Même chez Socrate :
« La patrie, disait-il, mérite devant les dieux et devant les hommes plus de vénération qu'un père, qu'une mère, et que toute la parenté» (Criton).
Comment alors ne pas se sacrifier pour elle? « . . . Quel est l'honnête homme qui hésiterait à sacrifier ses jours pour sauver son pays ? » (Cicéron).
« Sacrifier ses jours » : nous arrivons ici à la mort pour la patrie, cette mort si honorable pour toute l'Antiquité. Les citoyens d'Athènes se souvenaient aussi de l'appel lancé aux combattants de Salamine : « Allez, enfants des Grecs, délivrez la patrie, délivrez vos enfants et vos femmes, les sanctuaires des dieux de vos pères et les tombeaux de vos aïeux: c'est la lutte suprême. » (Eschyle, Les Perses, v.402-403)
À Rome on est plus réaliste: on prononce le mot de mort. On dit qu'il est bien de mourir. L'exigence de la patrie se fait plus insistante et plus cruelle. « La vie du sage, lisons-nous chez Horace, appartient d'abord à sa patrie, ensuite à ses amis.» La patrie grecque se confondait avec l'essentiel de la vie. La patrie romaine se présente comme une abstraction divinisée, réclamant des sacrifices.
La France du Moyen Âge classique, la douce France des vertus, ne ressemble pas beaucoup à ces patries de l' Antiquité. Toutefois l'idée antique de patrie n'a jamais complètement disparu. Richer de Reims, annaliste du dixième siècle, place dans la bouche du roi Eudes sur le point de livrer bataille aux Normands, l'exhortation suivante, paraphrase du vers d'Horace :
« Dulce et decorum pro patria mori » :
« ... Que c'est un honneur de mourir pour la patrie et qu'ilest beau d'offrir son corps à la mort pour la défense deschrétiens.»
Nous avons vu saint Thomas et Vincent de Beauvais intégrer dans la justice chrétienne la vertu romaine de piété : saint Thomas avec mesure et ordre, Vincent de Beauvais en y introduisant un ferment païen malsain.
Mais c'est avec Henri de Gand, autre théologien du treizième siècle, et c'est aussi plus tard, chez différents auteurs de la fin du Moyen Âge, que la patrie exclusive des Anciens commence à se substituer à la France des vertus, ou à prendre la place de son âme.
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MOURIR POUR LA CHOSE PUBLIQUE SELON HENRI DE GAND
Contemporain de saint Thomas, il n'emploie pas le mot de patria, lui préférant celui de respublica. Mais, comme chez Cicéron, respublica dans son langage veut dire patria. Il invite à mourir pour la « chose publique», et cite à l'appui Aristote plaidant pour la patrie :« Ce qui est dit du sage est vrai, qu'il se dépense pour ses amis et sa patrie, et jusqu'à la mort s'ille faut. » (Ethique, livre IX)
Comme celle des Grecs et des Romains, sa patrie demande que l'on meure. Et comme si l'autorité des Anciens ne suffisait pas pour s'y décider, il la renforce de celle de la religion : refuser d'exposer sa vie, c'est, nous démontre-t-il, commettre un péché :
« ... Il faut, écrit-il, choisir de mourir pour la chose publique, non pas tant par espoir de voir remise sa peine et son action récompensée par la vie future, que pour la faute et l'offense à Dieu de toute personne refusant d'exposer pour la chose publique sa vie temporelle. »
Saint Thomas n'a jamais rien dit de semblable. Il a seulement dit que « selon l'inclination naturelle et selon la vertu politique, le bon citoyen s'expose au péril de mort pour le bien commun». Il n'a jamais parlé de péché. Il n'a jamais spécifié que le refus d'exposer sa vie constituait une offense à Dieu.
Une cité surnaturalisée
La cité pour lui est analogue au corps mystique de l'Église. Et c'est pourquoi il applique aux citoyens les obligations incombant selon saint Paul aux membres de l'Église. Il y ajoute l'obligation de mourir, qui n'est pas dans ce texte de saint Paul. L'Apôtre écrit seulement : « ... Un membre vient-il à souffrir, tous les membres souffrent avec lui» (1 Co 12, 26). Henri de Gand écrit: « ... Le membre doit exposer sa vie pour le corps. Et de même chaque personne pour la république. »
Dans un autre passage l'auteur rattache le dévouement du soldat vaillant à la vertu théologale de charité.
L'exaltation de la patrie conduit à celle du soldat mort au champ d'honneur. Dans un poème écrit peu de temps après Azincourt, Christine de Pisan, célébrant la mémoire des chevaliers tués dans ce combat, les place « avec les martirs de Dieu esleus en la juste deffense par bataille, fais obéissans jusques à la mort pour justice soutenir et le droit de la couronne françoise. »
Le soldat mort promu martyr, cela est une grande nouveauté. Auparavant cet honneur était réservé au combattant de la Croisade tué par les Infidèles.
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AU QUINZIÈME SIÈCLE, LA "PATRIA" AU-DESSUS DE TOUT (THOMAS BASIN ET ALAIN CHARTIER)
En cette fin du Moyen Âge la patria se fait de plus en plus exigeante.
Témoin Thomas Basin, Apologie, vers 1471-1475 : « En affrontant la mort pour sauver la patrie, lisons-nous dans cet ouvrage, ( ... ) on fait surtout preuve d'amour envers son pays et ses proches, et il n'y a pas de plus grand amour, j'en prends la vérité à témoin, que de donner sa vie pour ses amis. »
On passe ainsi du quatrième commandement de Dieu, celui des devoirs envers les parents, au premier, celui des devoirs envers Dieu et le prochain. La patrie reçoit une promotion.
1422 : Quadriloge invectif d'Alain Chartier
Sa France n'est plus celle des poètes et des chevaliers. Il lui fait revêtir les caractères de la patrie antique.
Celle des poètes et des chevaliers se lamentait, douce et dolente. C'était une gémissante pitoyable, un peu misérabiliste.
Celle-ci a tout autre figure. Elle est une sorte de femme assez redoutable, réprimandeuse et revendicatrice. Elle se comporte en patrie romaine, apparaissant aux Français, comme la patrie romaine était apparue à César et à Catilina, et les invectivant sur le ton le plus rude :« Alors il me sembla voir en songe, écrit l'auteur, au milieu d'une contrée en friche, une dame dont le noble portet le seigneurial maintien prouvaient la haute extraction ( ... )Elle aperçut alors trois de ses enfants (les trois ordres du royaume) ( ... ) Les ayant découverts, indignée dans son noble cœur, elle se mit à invectiver contre eux pour leur lâche inaction. »
Ensuite elle réclame son dû. Et c'est ici qu'elle nous intéresse le plus, qu'elle ressemble le plus à la patrie romaine. Elle ne dit pas seulement : « Vous êtes des couards », elle ajoute « vous êtes des misérables, car vous me devez tout, je passe avant tout, je passe tout de suite après Dieu, et vous l'avez oublié » :
« Ce que je peux vous rappeler, c'est qu'après le lien de la foi catholique, Nature ne vous a pas imposé d'obligation qui prime celle de travailler au salut commun de votre pays natal. » Vous ne devez rien me refuser : « Aucun travail ne doit vous peser... aucun risque ne doit vous paraître impossible à affronter pour le salut de ce pays et de ce royaume. » Suivez, je vous prie, l'exemple des Romains: « ... Rien ne leur était plus cher que ce qu'ils engageaient pour l'empire et pour le bien de leur cité. »
Et pourquoi me révérer ainsi, pourquoi me sacrifier tout? Parce que c'est la loi de nature.
La France-patrie de Chartier n'invoque à son secours ni l'honneur, ni la fidélité, ni la piété.
La loi stoïcienne de nature lui suffit : « Nature ne vous a pas imposé d'obligation... » « Puisque telle est la loi que Nature y a établie. » « ... Ils sont dénaturés ceux qui ne mettent pas toutes leurs forces au service du bien commun. »
Les Romains c'est bien, mais les animaux c'est mieux; ils sont meilleurs patriotes, parce que plus proches de la nature :« ... La loi de Nature se manifeste plus parfaitement chez les animaux privés de la parole, que chez vous-mêmes, et que vous vous trouvez être plus monstrueux que ces bêtes sans raison, puisque les oiseaux défendent leurs nids du bec et de la serre, et que les ours et les lions gardent leurs cavernes à la force de leurs griffes et de leurs dents. »
Prenez-en de la graine. Imitez les animaux. Telle est l'invitation de la France d'Alain Chartier, imaginaire, à ses fils. Elle n'en sort pas grandie.
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LE POUVOIR ROYALET LE NOUVEAU CONCEPT DE FRANCE-PATRIE
En 1302, après la défaite de Courtrai, le roi Philippe IV, dit le Bel, demande des subsides au clergé« pour, dit-il, la défense de la mère patrie au service de laquelle le vénérable précédent de nos ancêtres nous ordonne de combattre, car ils allaient jusqu'à préférer le soin de la patrie à l'amour de leurs descendants. »
Langage de Romain païen.
Le roi pare la France des attributs de la patrie romaine. La France-patrie n'était qu'une idée. Elle commence à devenir un principe d'État. Principe adopté par les successeurs de Philippe le Bel, et par tout le monde politique. Il est donc d'autant plus intéressant de noter son absence dans le message de sainte Jeanne d'Arc.
L'héroïne n'a pas la moindre idée d'une patrie de type romain. Elle exige beaucoup du roi, de ses lieutenants, de ses soldats, mais nous ne l'entendons jamais réclamer ni l'insurrection générale, ni la levée en masse.
Sa doctrine est simple et traditionnelle : que ceux qui ont la charge de gouverner ou de combattre fassent tous et jusqu'au bout leur devoir. Cela suffira. « En nom Dieu, les hommes d'armes batailleront ... »;« Travaillez, Dieu travaillera » ; « le roi exercera sa charge, et le pays sera relevé. »
La Pucelle ne demande qu'à un petit nombre d'exposer leurs vies.
Sa libération n'a pas besoin de grands massacres. Elle veut sauver la France et non pas lui enlever la vie qui lui reste. Elle s'oppose aux jurisconsultes non seulement sur la question du sacre car elle tient que le sacre fait le roi, mais encore au sujet de la patrie. Le salut du royaume ne dépend pas pour elle de nouveaux sacrifices, mais de l'observation par tous de la justice, chacun faisant son entier devoir.
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AU SEIZIÈME SIÈCLE LE MOT "PATRIE" FAIT SON ENTRÉE DANS LA LANGUE FRANÇAISE
Au seizième siècle on continue à désigner la France par son nom, mais on emploie aussi le mot français nouveau de «patrie ».
Ronsard, le grand poète politique, ne cesse d'entretenir avec elle un dialogue dramatique et amoureux.
L'entrée de « patrie » dans la langue vulgaire facilite la diffusion de l'idée de «France-patrie», mais ne fait pas disparaître pour autant la France des vertus, la France traditionnelle, celle qui n'a rien de romain, même si sa personnalité se modifie quelque peu.
LA FRANCE DES VERTUS AU SEIZIÈME SIÈCLE
L'image du jardin de France garde la faveur des poètes.
En la reine Louise, dont il célèbre la mémoire, Clément Marot loue la bonne jardinière :
Tant bien savait le clos de France aimer,
Tant bien y sut aux lys rendre les roses,
Tant bien y sut bonnes herbes semer.
Complainte de Madame Louise de Savoie, Mère du Roi (1476-1531) en forme d'églogue, à propos de la mort de cette princesse
Les « bonnes herbes » représentent les vertus. La France est toujours le jardin des vertus : Là, chante Ronsard,
fleurit la vertu, l'honneur et la bonté.
La douceur y est jointe avec la gravité,
Le désir de louange et la peur d'infamie
Et tout ce qui dépend de toute prudhomie.
On admire, mais aussi on apprend,
Car de toute vertu la France est une école.
Les listes de vertus comportent comme autrefois celles des chevaliers, la vaillance et l'honneur. Si l'honneur s'éteint, la vertu est morte. Gardez-vous donc de tomber en déshonneur.
À cause de la guerre de religion et de la déchirure, le thème de la compassion reparaît. Au temps de Jeanne d'Arc on déplorait la « grande pitié » du royaume. Maintenant on dit « pauvre France ».
Selon Remi Belleau son triste sort lui vient de la colère de Dieu. « Pauvre France » parce que Dieu « a déployé sur elle » sa « vengeance ».
Pourtant le thème du péché a disparu. Les littérateurs ne le traitent plus. Si la France est en piteux état, si Dieu appesantit sur elle son bras, cela n'est pas de sa faute, cela ne vient pas de ses péchés, mais de la division de ses enfants.
La France souffre du péché de ses enfants. Elle n'est plus capable de pécher par elle-même. Est-elle encore un être moral? En tout cas, s'il n'y a plus de péché, il n'y a plus de repentir, et il ne peut plus être question de réforme morale. D'ailleurs les vertus ne sont plus désormais ses seuls caractères. Les prospérités matérielles s'y ajoutent, ainsi que l'abondance. Ronsard célèbre ses richesses et sa fécondité:
Ô bienheureuse France abondante et fertile ( ... )
Je te salue, heureuse et féconde maison,
Mère de tant de rois, de tant de riches villes
Et de tant de troupeaux par les plaines fertiles...
La France était une femme depuis toujours, mais cette femme aujourd'hui se voit décerner la palme de la fécondité. Qui dit fécondité, dit maternité. De sœur et amie qu'elle était, la voici maintenant promue à la dignité de mère. Mère glorieuse pour Du Bellay qui la salue en ces termes:
France, mère des arts, des armes et des lois,
Tu m'as longtemps nourri du lait de ta mamelle.
La France des vertus n'a pas disparu, mais elle a changé. Elle n'est plus cette jeune fille toute spirituelle, cette vierge à l'âme de feu, que chantaient les anciens poètes. Elle agrandi, elle a forci. Elle est devenue matrone. Elle a pris de l'ancienneté et du poids. Ainsi qu'un peu de suffisance. Mais elle n'y peut rien :ses littérateurs lui disent tout le temps qu'elle est supérieure aux autres.
On parle aussi d'elle comme d'une patrie. N'est-ce pas naturel? Le mot patrie n'est-il pas maintenant un mot français?
Les deux mots sont accolés : « Chère Patrie, France vénérable, écrit Simon Marion, autrefois splendide ... et maintenant preste à mourir. » On parle de combattre et de mourir. Ronsard excelle dans le genre. Il trouve les mots qui portent, qui galvanisent les courages. Par exemple :
Combatez pour la France et pour la liberté,
ou cette formule de monument aux morts :
Heureux celui qui meurt pour garder sa patrie.
Mais cette patrie est la France. L'humaine France des vertus existe encore, mais elle est en train de changer d'âme. L'esprit qui l'anime aujourd'hui est celui de l'exigeante idole, celui de la patrie.
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LE ROI PASSE DEVANT LA FRANCE
En ce même seizième siècle, le roi passe devant la France. L'iconographie en témoigne. Au quinzième siècle, la France figurait « au centre de toutes les images». Au seizième on la voit s'agenouiller devant le roi, « désormais père et non plus fils de la nation »
Père et sauveur; la France est entre ses mains. C'est lui, c'est lui seul qui la sauvera de l'affliction des guerres civiles. Elle a confiance en lui; elle n'a confiance qu'en lui :
Ce Prince accompaigné d'armes et de bonheur
Envoyra jusqu'au ciel ma gloire et mon honneur.
Ainsi la fait parler Ronsard. La royauté en profite. Elle ramasse les vertus de la France et se les attribue.
«Ce qui a mis les Rois en telle vénération, écrit en 1585 le jurisconsulte Claude d'Albon, a été principalement les vertus et puissances divines qui ont esté veües en eulx seuls, et non es autres hommes.»
La France oublie ses propres vertus. Elle s'en remet au roi. L'attachement que les Français vouaient à leur pays, se porte vers le roi.
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CONCLUSION
Du onzième au quinzième siècle, la France était un être moral. On la reconnaissait à ses vertus. On l'admirait, on la respectait pour cela même. Le patriotisme n'était rien d'autre. Introduite au treizième siècle par la philosophie scolastique, la notion de piété envers la patrie avait fait de l'attachement à la France un devoir pour tous, mais la France n'en était pas devenue pour autant une divinité ou une entité abstraite. Car la patrie, selon saint Thomas, ce sont les concitoyens liés entre eux d'amitié. La France était donc restée un être moral et vivant.
Toutefois, dès cette époque des changements se produisent , qui altèrent l'image traditionnelle de la France, et modifient son être même. D'abord l'idée antique d'une patrie supérieure à tout s'infiltre dans les esprits. Ensuite la royauté exploite cette idée en vue d'augmenter son pouvoir et de prendre le pas sur la France. Pendant la guerre de Cent Ans, ces tendances se confirment. Au seizième siècle on discerne encore l'ancienne France des vertus, mais son visage est progressivement effacé par la patrie et par le roi. Il ne s'agit plus de se montrer digne de ses vertus. Il faut donner sa vie pour elle quand le prince le demande.