Le vrai remède du corps social malade, dans l'ordre temporel, c'est l'action temporelle des laïcs à la lumière de l'enseignement de l'Église ; c'est l'œuvre propre de leur compétence propre, â tous les
niveaux, du manant au roi, et du Juge au sergent de ville, en
tant que pouvoir temporel ; c'est leur devoir de
régénérer la société par le souffle du règne social et politique de
Notre-Seigneur Jésus-Christ ; c'est l'action des laies
catholiques ; c'est l'action catholique ; ou comme disait Saint Pie X, "l'action des catholiques ".
En dehors de cette action là, qui est
celle du gouvernement temporel de la Cité par ceux
qui détiennent le pouvoir temporel 1, c'est-à-dire
les laïcs, il y a le pouvoir spirituel, qu'exercent d'abord
la hiérarchie (Pape et évêques), et les clercs par
participation. L’objet de ce pouvoir concerne l'enseignement de la doctrine, et la mise en œuvre des moyens du salut : prédications, sacrements, etc...
Il y a donc deux pouvoirs dans l'Église. Le temporel devant rester soumis à la doctrine enseignée par le spi rituel (l'Eglise enseignante), chacun de ces deux pouvoirs est indépendant dans sa sphère quant au choix des moyens, c'est-à-dire à la politique à adopter et aux moyens A prendre pour parvenir au bien commun.
Cette doctrine des “deux glaives" est exposée dans le Pour qu'il règne. Mais combien mieux en d’autres endroits, notamment dans Monseigneur Delassus, le Cardinal Pie, Monseigneur Gaume, plusieurs encycliques... Mais en tout cas. il y a deux pouvoirs. Pas un, ni trois, mais deux. Or la fameuse “œuvre charnière ' est simplement l'invention, pour les besoins de la cause, d’un troisième pouvoir, d’une troisième compétence. Et les "besoins de la cause' sont que. dans le contexte lamentable où Jean Ousset et Jean Masson ont tenté de restaurer une action catholique digne de ce nom, ce titre était monopolisé par les clercs, et portait les pires de ses fruits. Au moment où Jean Ousset et Jean Masson fondaient la cité catholique, l'Action Catholique était tenue en mains et dirigée par le pouvoir spirituel, dans la forme du Clérical Ship imaginé par Pie XI, assisté du franc-maçon Gasparri et des autres. Et l'Action Catholique était entièrement de gauche, curés en tête, c’est-à-dire en face, à l’opposé de ce que Ousset et Masson voulaient faire. Déjà en 1950, comme aujourd'hui, pour servir l'Eglise il fallait combattre les hommes d'Église. C'est pourquoi Jean Ousset fut acculé à imaginer cette troisième voie, ce troisième pouvoir, qui n’était qu’une échappatoire, l’œuvre charnière 2. Il lui fallait trouver un moyen d'échapper au dirigisme clérical, que j’appelle clérical ship. Pour pouvoir retrouver son indépendance dans le choix des moyens au niveau d’une action temporelle ; pour restaurer le pouvoir temporel du laïcat chrétien, devant le ''monisme'' du pouvoir instauré par les clercs. Sinon, c'était la condamnation par les curés, les évêques et Rome, pour oser intervenir dans l'Action Catholique au sens strictement canonique donné a ce mot par la Hiérarchie’. Nous nous heurtons encore à l’incompréhension d'autres clercs, qui pour être fidèles à la bonne messe, n'ont cependant toujours pas compris qu’il y a deux pouvoirs dans la cité. Ils nient ou escamotent notre compétence de laïc dans la gestion de l'ordre temporel. Et ils se précipiteront pour s'approprier les commandes de votre œuvre à chaque fois qu'elle prendra une quelconque ampleur, susceptible de porter ombrage au pouvoir clérical en restaurant à coté de lui ce qui doit être : un pouvoir temporel. Ceci provient largement du fait que les clercs croient bien faire en refaisant simplement ce qu'on a fait avant eux. Ce qui est insuffisant, car cela revient à refaire ce qui était bien, mais aussi A refaire ce qui était mauvais. Alors qu’il faut, pour eux comme pour nous, remettre courageusement en cause les erreurs passées parce qu’elles porteront demain les mêmes fruits qu'hier. Alors qu'il faut arracher impitoyablement les mauvais arbres et les jeter au feu. pour libérer la place et en planter de bons. Et il est évident qu'il y en avait beaucoup de mauvais, sinon l'Eglise et la Cité n'en seraient pas où elles en sont ! Or le mauvais arbre des mauvais arbres porte un nom. C’est la démocratie chrétienne.
Idée qui a, par une permission divine, et pour purifier l’Église, trouvé mal heureusement son origine chez certains clercs, et s’est développée sous l'autorité de deux pontifes : Léon XIII et Pie XI. Nous allons y revenir.
Notre Droit de critique
Mais, me direz-vous, c’est le magistère qui a ordonné et organisé l’Action Catholique. Avons-nous le droit de discuter ? Ce droit ne nous a pas été contesté par le Sauveur. C’est même son ordre précis : "vous jugerez l'arbre à ses fruits". Mais nous en avons le droit aussi par compétence propre, car l’Action Catholique c'est essentiellement l'œuvre sur laquelle 'reposent les relations de l'Eglise et des Etats. la reconnaissance publique de l'autorité de l'Êgluse dans toutes les matières qui touchent de quelque façon à la conscience, la subordination de toutes les lois de l'Etat aux divines lois de l'Évangile, l'accord des deux pouvoirs, civil et ecclésiastique, pour procurer le bien temporel des peuples de telle manière que le bien éternel n'en eut pas à souffrir" (6)
Ces lignes sont de saint Pie X, et l'on y voit assez ce que le saint Pape entendait par Action Catholique, sujet de l'encyclique dont j'extrais ce passage. Les deux pouvoirs y sont définis dans leur rôle réciproque. Donc aussi les compétences et les grâces d'état qu’ils impliquent dans le choix des moyens propres à attendre la fin. Tout au long de cette encyclique. Saint Pie X cite des œuvres de laïcs, fondées et animées par des laïcs et il les loue. Il s'appuie sur les encycliques sociales de ses pré décesseurs, notamment Rerum Novarum, et rappelle que "l'objet autour duquel doit principalement se déployer l'action catholique, c'est la solution pratique de la question sociale selon les principes chrétiens' (8). Ce qui est spécifiquement et proprement la mission des laïcs catholiques, en tant que laïcs, chargés de la consécration de l'ordre temporel ! Dans cette encyclique, enfin, le saint Pape ne parle de la soumission de l’Actlon Catholique à la hiérarchie, (ce qui est plus précis que “les clercs"), que dans l’ordre de la doctrine, de la Vérité, de l’enseignement. Ce qui est bien le lien normal entre les deux pouvoirs. Enfin il termine en déconseillant formellement aux clercs de se mêler directement de l'Action Catholique. Ecoutons le plutôt :
"Le prêtre, élevé au-dessus des autres hommes pour remplir la mission qu'il tient de Dieu, doit se maintenir également au-dessus de tous les intérêts humains, de tous les conflits, de toutes les classes de la société. Son propre champ d'action est l'Eglise, où, ambassadeur de Dieu, il prêche la vérité et inculque, avec le respect des droits de Dieu, le respect aux droits de toutes les créatures. En agissant ainsi, il ne s'expose à aucune opposition. il n'apparaît pas homme de parti, sou tien des uns, adversaire des autres ; et, pour éviter de heurter certaines tendances ou pour ne pas exciter sur beaucoup de sujet les esprits aigris, il ne se met pas dans le péril de dissimuler la vérité ou de la taire, manquant dans l'un et dans l'autre cas à ses devoirs ; sans ajouter que, amené â traiter bien souvent de choses matérielles, il pourrait se trouver impliqué solidairement dans des obligations nuisibles à sa personne et à la dignité de son ministère. Il ne devra donc prendre part à des Associations de ce genre qu'après mûre délibération, d'accord avec son évêque, et dans le cas seulement où sa collaboration est â l'abri de tout danger et d'une évidente utilité."
Est-il possible d'être plus clair ?
Et après avoir lu ces lignes, peut-on croire un instant qu'il soit possible de les accorder avec le dirigisme clérical total, que j'appelle "Clérical Ship ", tel que l'action catholique de Pie XI l'a imposé depuis 50 ans, et tel que de nombreux clercs de la Tradition continuent aujourd'hui à prétendre nous l'imposer ? (9)
Non, l'action catholique, la vraie, doit être soumise à la hiérarchie par sa fidélité à l'enseignement et à la doctrine de l'Église. Mais quant au choix des moyens à mettre en œuvre pour réaliser cette doctrine, ce sont les laïcs qui sont compétents, dans la mesure même de leur participation au pouvoir civil et de l'influence qu'ils ont le devoir d'acquérir dans la cité temporelle. C'est donc de plein droit que je prétends critiquer les formes déplorables d’action qui nous ont été imposées, et que je prétends juger l’arbre à ses fruits, le déraciner s'il est mauvais, le brûler au bois mort, et en planter d'autres, s’il est possible, avec l’aide de Dieu. Même si c’est Pie XI qui a planté cet arbre, et Pie Xll qui a eu la faiblesse de le laisser survivre. Car il faudra bien qu’un jour on y vienne. Et je ne crois pas que la thèse de l'œuvre charnière puisse donner ici de bons résultats. Elle ne peut au contraire que maintenir l'ambiguïté en laissant un monopole clérical occuper un terrain où il n'est pas compétent, et qu'il doit évacuer d’abord . Enfin, il ne faut pas oublier que nous nous plaçons ici sur le terrain du choix des moyens de l’apostolat.
Ce qui ne relève pas de l'infaillibilité du Magistère Ordinaire Pontifical.
Il ne s’agit pas de la foi et des mœurs, mais du domaine contigu et restreint des méthodes, dans lequel l’obéissance peut être invoquée dans ses limites légitimes, mais où le droit d'examen, d’inventaire, de bilan, et donc de critique, ne peut être interdit à personne.
La démocratie chrétienne
Essentiellement, l’erreur des hommes d’Église a été double. D'abord ils ont négligé, ou rejeté ou oublié la compétence propre des laïcs dans l'ordre temporel, et ils ont prétendu y intervenir à leur place |12|.
Ensuite ils ont négligé, ou n'ont pas compris l’importance des structures sociales et politiques, et n’ont cru que dans les hommes pour faire que la société soit bonne. C’est de ces deux erreurs fondamentales qu’est sorti ce que Maurras appelait la ‘Démocratie Religieuse", et que nous pouvons plus précisément appeler la “démocratie chrétienne". Celle de Marc Sangnier. C'est-à-dire le modèle de société qui fait de l’opinion le critère des choix, et de l'égalité la base de la justice. Explicitement affirmée, cette hérésie est révolutionnaire Mais elle ne l'est pas moins dans les structures qui la réalisent de façon pratique ou implicite, même si elle est niée en théorie. Pour comprendre où l’on en était quand Jean Ousset imagina son Œuvre charnière, et où l’on en est aujourd'hui pour que vous soyez contraint de reprendre la même échappatoire, il est utile je pense de se rappeler les grands évènements qui se sont déroulés depuis un siècle, spécialement en France, et les grandes erreurs cléricales qui s’y sont insérées et interpénétrées.
Quand Léon XIII lança son encyclique sur le "ralliement". appuyant le toast du très œcuménique Cardinal Lavigerie, la république vacillait en France. Ce coup porté au catholicisme français, venu de Rome, fut terrible. Tout ce qu'il y avait de catholiques laïcs, c’est-à-dire d’hom mes d’ordre, fut divisé ; les monarchistes furent désarmés et presque condamnés, tandis que les ‘'ralliés" s’engouf fraient dans la démocratie républicaine A corps perdu, pour s'y déconsidérer dans un combat perdu d’avance (3|, et s’y corrompre. Selon le mot de Havard de la Monta gne. au lieu "d'entrer dans la République pour combattre les mauvaises lois", ils ont ‘admis les mauvaises lois pour entrer dans la république' !
C'est ainsi que. des foules de catholiques de bonne volonté se sont pollués l'esprit, et sont devenus "démocrates chrétiens" sur "ordre" de Léon XIII. Le résultat en fut que la république démocratique radicale fut sauvée, renforcée, et put conduire sans difficulté la France au désastre de 14-18. Je dis désastre, car une victoire payée du sang de 3 millions de jeunes catholiques mérite bien ce nom. Désastre aussi par ses autres conséquences : Apparition du bloc communiste et liqui dation des dernières monarchies catholiques. Grâce aux efforts de Saint Pie X. cependant, une réaction s'annonce. Les forces d'ordre sont prêtes à prendre le dessus. La démocratie chrétienne est condamnée à tra vers le Sillon. L'immense majorité des évêques et du clergé est anti-libérale et anti-démocrate. De nombreux mouvements politiques et sociaux se forment et réagissent. C'est alors que vient Pie XI, conseillé lui aussi. comme Léon XIII par un secrétaire d'état franc-maçon, le cardinal Gasparri. Et la seconde erreur colossale des hommes d'Église s’accomplit. La mise à l'index de l'Action Française, qui permet la manœuvre d'apparente condamnation de tous les partis d'ordre, la suspicion jetée sur tous les hommes de droite, la mise au rancard, chez les laïcs et chez les clercs, de tous les suspects de "sympathie à droite".
C'est alors le gauchissement général. Pie XI favorise la démocratie chrétienne en Italie ; ce qui la conduit au fascisme ; et ce qui favorise en France le centre gauche, les démocrates chrétiens, et prépare la défaite de 1940. Mais Pie XI n'en reste pas là ! Toujours conseillé par Gasparri, et plusieurs autres sans doute, il commet la troi sième erreur capitale des hommes d'Église en organisant l’Action Catholique ; c'est-à-dire en créant une sorte de monopole clérical de l'action et de l'apostolat des laïcs, et en lui donnant les formes sociologiques de la démocratie chrétienne du Sillon, qui était soutenu par Léon XIII , puis par Benoît XV malgré les condamnations de son saint prédécesseur !
Désormais, les laïcs n'auront plus le droit “canonique" d'agir dans l’ordre temporel en tant que catholiques sans un "mandat", sans un aumônier pour les diriger, et une "centrale" pour les quadriller ! Tout cela converge, et les résultats ne se font pas attendre I Lorsque la guerre éclate, tout le clergé qui a droit de cité est déjà à 80% à gauche ; les laïcs qui veulent agir sont obligés de se ranger derrière lui, et sont formés dans l'esprit démocrate par le mode d'action qui leur est imposé, et par la logique sociologique des institutions qu’ils subissent. C'est alors la guerre, l'occupation. Puis la guerre civile, et l'épuration, c'est-à-dire la liquidation quasi totale de ce qui restait encore de gens d'ordre dans un pays livré à de Gaulle, Vincent Auriol et le parti communiste ! Pie XII lève l'interdit sur l'Action Française. Mais le mal est fait, et l'acte sans conséquences réelles. Il enseigne la Vérité dans sa doctrine. Mais les cadres sont en place, et les structures bien établies. L'Action catholique continue ses ravages, gauchisant toujours davantage les catholiques, laïcs et clercs. C’est alors que Jean Masson et Jean Ousset créèrent la 'Cité Catholique' pour tenter un retournement de situation. Pour cela, ils cherchent à s'appuyer sur la doctrine enseignée par le Saint Siège, laquelle n'a pas encore varié, bien qu'elle soit partout mise en veilleuse et contestée plus ou moins ouvertement. Ce qu'ils veulent faire, c'est ce qui devrait s'appeler "Action Catholique" ; C'est ce que Saint Pie X avait défini comme tel, nous l'avons vu. Mais le monopole créé par Pie XI, sur un modèle faux, est tenu en main par la clique progressiste. C'est alors qu'il imagine l'échappatoire de l'œuvre charnière, qui lui permettra de survivre quelques années. Ces quelques années ne sont pas restées sans fruit. Tout ce qui existe aujourd'hui de fidèles de la Tradition, par exemple, doit quelques choses à la "Cité Catholique", qui fut la seule à reprendre le flambeau de la vérité et à combattre sur le terrain en formant des hommes, dans ses "cellules" et par son "action capillaire".
Mais c'était trop peu pour inverser le processus qui conduisait inexorablement au concile du Vatican II. Processus auquel la "Cité Catholique" elle même ne put pas échapper. Devenue 'l'Office international" (4) sur les conseils de Jean XXIII (et de Jean Madiran qui trahissait déjà), elle se gauchit peu à peu. Trahie même par les clercs qui l'avaient appuyée (5) elle glissa dans le "sociabilisme", accepta le concile et la nouvelle messe, supprima toute référence gênante, et jusqu'au mot "chrétien" dans son titre.
Puis l'ensemble sombra, après plusieurs scissions, dans les aberrations les plus diverses et les plus conformistes. Les fidèles de la Tradition ont seuls réagi sur l’essentiel : L'aspect religieux de la crise. Mais parmi ces fidèles, clercs ou laïcs, combien connaissent les faits que je viens de survoler d'assez près pour en avoir analysé les causes ? Bien peu ! Pour moi, je tente de le faire, auprès de vous, et auprès de ceux de mes lecteurs dont je tâcherai de susciter les réflexions. Le reste est entre les mains de Dieu, car il n'y a plus aucun espoir humain.
Action catholique et Action révolutionnaire
Ce que je prétends, c’est que l'action catholique orga nisée sous l'autorité de Pie XI, (par lui ou par d'autres). est fondée sur des moyens faux, et ceci institutionnellement. C'est à dire qu'elle n'a pas été mauvaise seulement par la faute des hommes, par leur faiblesse ou leurs idées fausses, mais par la logique même de son organisation sociale, ou si vous préférez par la forme même de cette organisation (7). Cette cause formelle (7) est généralement négligée, sous estimée, ou complètement ignorée, spécialement par les clercs lorsqu'ils interviennent dans l’Ordre temporel, pour la gestion duquel ils n'ont pas directement compétence (8). Elle est cependant fondamentale, car les règles et lois d'une société, (œuvre, association, etc...) ont le pouvoir de façonner peu à peu les esprits par les habitudes et les comportements qu'ils imposent. En monarchie, on devient monarchiste ; en démocratie on devient démocrate ; dans un syndicat, on devient révolutionnaire ; seul un petit nombre de personnalités fortes peuvent réagir, mais elles sont rejetées et vouées à l'impuissance par l'appareil et par ses lois.
Or l'institution qui porte depuis Pie XI le nom d’Action Catholique, s’est réalisée suivant une forme révolutionnaire. C'est pourquoi, tout naturellement, elle a façonné des générations de catholiques révolutionnaires. Tout d'abord elle impose à l’apostolat des laïcs un monopole, une voie unique d’action, présentée et orga nisée comme une participation à l’apostolat des clercs. Or l'objet de l'action catholique, nous venons de le voir défini par Saint Pie X, c'est la régénération de l’ordre temporel, de la société civile, donc au sens le plus large de l’ordre social et politique. Cet objet n’est pas, sauf exception et accident, celui de l'apostolat des clercs, mais celui de l'apostolat propre des laïcs. On a donc ainsi créé une confusion douloureuse des compétences, des buts d'apostolat, bref des deux pouvoirs ! On a placé les curés à la tète des œuvres sociales et politiques, et on a mis les laïcs à la remorque d'un indéfinissable apostolat où ils se prenaient pour demi-curés chargés de convertir les "âmes" de leur milieu social. Pourquoi s'étonner alors si l'on a ainsi formé des prêtres syndicalistes et ouvriers, et des laïcs malades de ne pas "célébrer l'eucharistie", impatients (et impatientes) de rentrer dans le chœur pour distribuer les hosties et lire l'évangile ! C'est ainsi que l'action catholique de Pie XI a contribué à tarir les vocations, à vider les églises, et à préparer Vatican II.
Le dirigisme clérical a en outre changé douloureuse ment l'objet de l'action catholique. Il est devenu la “Con version du milieu par le milieu". Terrible erreur pratique, qui est la substitution de l'objet de l’apostolat des clercs à celui de l'apostolat des laïcs. Substitution inévitable si l'on ramène ce dernier à une "participation" à celui des prêtres. "Allez et enseignez toutes les nations", telle est la mission du prêtre. Ce qui le place au dessus des "nations", c'est-à-dire des structures sociales et des "milieux" qu'elles forment. Il lui faut donc aller à ces milieux pour y atteindre tous les hommes, là où ils sont, et les convertir. Ce qui n’est pas généralement conciliable avec une éventuelle volonté de changer les structures de ce milieu. Tandis que ces hommes, convertis par lui ou par ses prédécesseurs, ne doivent pas tant convertir les hommes de leur "milieu", que changer ce milieu, agir sur ses lois civiles, sociales et politiques, pour les rendre conformes à l'enseignement de la hiérarchie, pour que le Christ règne dans la Cité.
L'action des laïcs, donc l'action catholique, la vraie, a pour but de réformer la société pour que ses structures et ses lois favorisent le salut des âmes. C’est un apostolat indirect en quelque sorte. En monopolisant cette action sur une participation à l'apostolat des clercs, qui est d'abord la prédication, on a sorti les laïcs de leur compétence. On les a entraînés à convertir les individus dans leur milieu, au lieu de changer les structures de celui-ci pour faciliter cette conversion. Et ils n’y ont converti personne, et se sont pollués les idées et les intelligences en se croyant obligés de vivre comme le milieu, qui était révolutionnaire, au lieu de le combattre, de le remettre en cause, et de repenser ses structures. C'est ainsi que l’action catholique a fourni les contingents sociaux politiques les plus démocrates et les plus révolutionnaires : la CFDT et le PSU, par exemple, sont parmi les plus beaux fleurons de l'apostolat du milieu par le milieu de l'action catholique de Pie XI. J'en passe, et des meilleurs ; car chacun de mes paragraphes mériterait à lui seul un ouvrage entier pour analyser l’histoire et en tirer les leçons ! Il y a pire encore, dans la conception même du modèle d'ensemble, qui est celui de la centralisation. L’action catholique était organisée sur le modèle du centralisme. Ici nous tombons directement à la forme sociale, à l'organisation du mouvement. Ces centrales d'action catholique étaient organisées à niveau national, et soumises à une hiérarchie interne indépendante des structures habituelles de l’Église, c'est- à-dire, pratiquement sinon en théorie, en dehors de l'autorité des évêques ordinaires de chaque diocèse, et en dehors des autorités civiles ou temporelles légitimes des milieux concernés. Ce modèle, en faisant table rase de toutes les structures naturelles de l’Église et de la Cité, sortait chacun de son cadre normal, et créait un centralisme calqué sur celui des sociétés de pensées, des salons littéraires, des clubs ou des partis. Après quoi, chaque groupe fonctionnait en 'coopérative intellectuelle', pratiquant des réunions, formant des commissions, s'égarant dans le verbiage des sociétés de pensées qui a produit l'actuel pathos clérical ! De réunions locales en réunions régionales puis départementales, puis nationales, puis internationales, chaque militant concentrait son zèle à mieux parler que les autres, pour aller porter son "témoignage’’ à l'instance supérieure. Et c’est ainsi que les plus beaux dévouements, détournés du vrai but, se sont peu à peu gauchis, et ont généralement contribué à accélérer le mouvement de dégradation sociale au lieu de le combattre !