31 Jan
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 En réalité, si Mgr Roncalli a fréquemment rencontré le franc-maçon Marsaudon avant d’être pape [1], le père Congar, lui, n’a jamais rencontré Jean XXIII [2]. Les scènes qui suivent, envoyées par un de nos lecteurs, ap­partiennent, on l’aura compris, au domaine de la fiction. Mais les propos ne sont pas inventés pour autant ; la plupart sont extraits des textes de Vatican II : Gaudium et spes (GS), Lumen gentium (LG), Dei Verbum (DV) et Dignitatis humanæ (DH).Le Sel de la terre. 

Premier tableau(plantureuses agapes à la nonciature de Paris)


— Marsaudon (à Mgr Roncalli) : C’est l’homme qu’il s’agit de sauver, la société humaine qu’il faut renouveler. C’est donc l’homme, l’homme considéré dans son unité et sa totalité, l’homme, corps et âme, cœur et conscience, pen­sée et volonté, qui doit constituer l’objet de toutes vos pensées (GS 3 § 1).— Mgr Roncalli (à Marsaudon) : Vous avez raison, Vénérable Maître. Croyants et incroyants sont généralement d’accord sur ce point : tout sur terre doit être ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet (GS 12). Je proclame la très noble vocation de l’homme et j’affirme qu’un germe divin est déposé en lui. J’offre au genre humain la collaboration sincère de l’Église pour l’instauration d’une fraternité universelle qui réponde à cette vocation (GS 3 § 2). L’Église est dans le Christ comme un sacrement ou, si l’on veut, un signe et un moyen d’opérer l’union intime avec Dieu et l’unité de tout le genre hu­main (LG 1). Je parle de l’Église du Christ, qui subsiste dans l’Église catholique (LG 8).— Marsaudon : Le genre humain vit aujourd’hui un nouvel âge de son his­toire, caractérisé par des changements profonds et rapides qui s’étendent peu à peu à l’ensemble du globe. A tel point que l’on peut déjà parler d’une véri­table métamorphose sociale et culturelle dont les effets ne manqueront pas de se répercuter jusque sur la vie religieuse (GS 4 § 2).

— Mgr Roncalli : Dès que je serai pape, j’organiserai un concile qui se proposera avant tout de juger à la lumière de la foi les valeurs les plus prisées par nos contemporains et de les relier à leur source divine. Car ces valeurs, dans la mesure où elles procèdent du génie humain, qui est un don de Dieu, sont fort bonnes ; mais il n’est pas rare que la corruption du genre humain les détourne de l’ordre requis : c’est pourquoi elles ont besoin d’être purifiées (GS 11 § 2).




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Deuxième tableau(dans le bureau du pape Jean XXIII, au Vatican)


— Congar : Très Saint Père, les maîtres mots du Concile qui s’ouvre doivent être conscience, dignité, liberté, qui ont la faculté de se déduire les uns des autres dans l’ordre que l’on voudra. Commençons par la conscience qui est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre (GS 16). Par sa révélation, provenant de l’immensité de sa charité, Dieu, qui est invisible, s’adresse aux hommes comme à des amis, et converse avec eux pour les inviter à entrer en commu­nion avec lui et les recevoir en cette communion (DV 2).

— Jean xxiii : Dieu converse avec les hommes ?— Congar : Oui, j’ai trouvé cela dans Baruch.

— Jean xxiii : Fort bien. Parlez-moi de la dignité.— Congar : L’aspect le plus sublime de la dignité humaine se trouve dans cette vocation de l’homme à communier avec Dieu (GS 19). Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, mani­feste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa voca­tion. Car, par son Incarnation, le Fils de Dieu s’est uni en quelque sorte à tout homme (GS 22 § 1). Et cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur des­quels, invisiblement, agit la grâce (GS 22 § 5). Ainsi, grandit en l’homme la conscience de l’éminente dignité de sa personne, supérieure à toutes choses, et dont les droits et les devoirs sont universels et inviolables (GS 26 § 2). Car si le même Dieu est à la fois Créateur et Sauveur, Seigneur et de l’histoire hu­maine et de l’histoire du salut, cet ordre divin lui-même, loin de supprimer la juste autonomie de la créature, et en particulier de l’homme, la rétablit et la confirme au contraire dans sa dignité (GS 41 § 2).

— Jean xxiii : Si je vous comprends bien, le Christ n’est pas mort pour l’expiation de nos péchés ?— Congar : Le Seigneur en personne est venu pour restaurer l’homme dans sa liberté et dans sa force, le rénovant intérieurement, et jetant dehors le prince de ce monde qui le retenait dans l’esclavage du péché. Quant au pé­ché, il amoindrit l’homme lui-même en l’empêchant d’atteindre sa plénitude (GS l3 § 2).

— Jean xxiii : Venons-en donc à la liberté.— Congar : La dignité de la personne humaine est, en notre temps, l’objet d’une conscience toujours plus vive ; toujours plus nombreux sont ceux qui revendiquent pour l’homme la possibilité d’agir en vertu de ses propres op­tions et en toute libre responsabilité ; non pas sous la pression d’une contrainte mais guidé par la conscience de son devoir (DH 1). Bien que la ré­vélation n’affirme pas explicitement le droit à l’immunité de toute contrainte extérieure dans le domaine religieux, elle découvre dans toute son ampleur la dignité de la personne humaine, elle montre en quel respect le Christ a tenu la liberté de l’homme dans l’accomplissement de son devoir de croire à la parole de Dieu, et nous enseigne de quel esprit doivent se pénétrer dans leur action les disciples d’un tel Maître (DH 9). Dieu, certes, appelle l’homme à le servir en esprit et en vérité ; si cet appel oblige l’homme en conscience, il ne le contraint pas. Dieu, en effet, tient compte de la dignité de la personne hu­maine qu’il a lui-même créée et qui doit se conduire selon son propre juge­ment et user de la liberté (DH 11).

— Jean xxiii : Père Congar, vous êtes génial, et vous aurez bien mérité votre chapeau de cardinal. Mais que dirons-nous à ces grincheux de conserva­teurs, avec leurs Libertas præstantissimum et autres Syllabus ?— Congar : Eh bien, que si la liberté religieuse que revendique l’homme dans l’accomplissement de son devoir de rendre un culte à Dieu concerne son immunité de toute contrainte dans la société civile, elle ne porte aucun préju­dice à la doctrine catholique traditionnelle sur le devoir moral de l’homme et des associations à l’égard de la vraie religion et de l’unique Église du Christ. En outre, traitant de cette liberté religieuse, le saint Concile entend développer la doctrine des souverains pontifes les plus récents sur les droits inviolables de la personne humaine et l’ordre juridique de la société (DH 1).

— Jean xxiii : Magnifique tour de passe-passe ! Et maintenant, mon cher Iago, je veux dire mon cher Congar, entrons dans l’aula conciliaire, balayons les schémas sclérosés de ce pauvre cardinal Ottaviani, et imposons nos propres experts, dont vous, révérend père.

 
[1] — Sur le franc-maçon Yves Marsaudon, voir Le Sel de la terre 48, p. 179-180. Sur les relations maçonniques de Jean XXIII en général, voir Le Sel de la terre 34, p. 233-237.[2] — « Je n’ai jamais rencontré Jean XXIII. […] Je sais, par contre, que lorsqu’il était nonce, Mgr Roncalli, le futur Jean XXIII, avait lu mon livre Vraie et fausse réforme…, qu’il l’avait crayonné de rouge et qu’il aurait confié à la personne qui m’a rapporté ce propos : “Une réforme de l’Église, est-ce possible ?” » (Yves Congar O.P., Une vie pour la vérité, Jean Puyo interroge le père Congar, Paris, Le Centurion, 1975, p. 117.)

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