Dans son discours d’ouverture du Concile, le pape Jean XXIII affirmait que l’Église devait procéder à des mises à jour opportunes (opportuni aggiornamenti[1]).Un enseignement de l’Église qu’il convenait de mettre à jour était celui sur le modernisme.On sait que le pape saint Pie X avait condamné solennellement ce « rendez-vous de toutes les hérésies » dans son encyclique Pascendi dominici gregis dont nous fêtons cette année le centenaire (8 septembre 1907).Il fallait donc que le Concile révise cet enseignement, car, nous dit encore le pape Jean XXIII dans le même discours :
Aujourd’hui, l’Épouse du Christ préfère recourir au remède de la miséricorde, plutôt que de brandir les armes de la sévérité. Elle estime que, plutôt que de condamner, elle répond mieux aux besoins de notre époque en mettant davantage en valeur les richesses de sa doctrine.
Le cardinal Ratzinger – devenu depuis le pape Benoît XVI – confirme expressément qu’il fallait revoir « les décisions antimodernistes du début de ce siècle » :
En tant que cri d’alarme devant les adaptations hâtives et superficielles, elles demeurent pleinement justifiées ; une personnalité comme Johann Baptist Metz a dit, par exemple, que les décisions antimodernistes de l’Église lui ont rendu le grand service de la préserver de sombrer dans le monde libéral-bourgeois. Mais dans les détails relatifs aux contenus, elles ont été dépassées, après avoir rempli leur devoir pastoral à un moment précis [2].
Le point clef du modernisme
Si l’on consulte les tables des textes du Concile (éditions du Centurion), on ne trouve pas le mot « modernisme ». Il semble que ce sujet n’y ait pas été abordé.Mais si l’on étudie la pensée du Concile, comme l’ont fait les quatre Symposiums de théologie de Paris (2002 à 2005, voir la recension en fin de ce numéro du Sel de la terre), on constate que les idées modernistes y ont bien été présentées.Le point clef du modernisme est la notion de vérité. « Enflés d’une science orgueilleuse, [les modernistes] en sont venus à cette folie de pervertir l’éternelle notion de la vérité. » [Pascendi § 14.]La vérité est l’adéquation de l’intelligence avec la réalité. Notre connaissance est vraie quand elle atteint la réalité telle qu’elle est.Mais un moderniste qualifiera une telle vision des choses du terme « d’intellectualisme », « système qui fait sourire de pitié, et dès longtemps périmé » [Pascendi § 6].L’intelligence, nous expliquera-t-il doctement, n’est pas capable de connaître la réalité telle qu’elle est sans le secours de la vie, de l’expérience [3].Dans la recherche de la vérité, continue notre moderniste, l’homme n’est pas purement passif, comme l’imaginait saint Thomas d’Aquin, il est aussi actif : c’est la grande découverte d’Emmanuel Kant, l’ancêtre du modernisme.En réalité, ces modernistes sont « absolument courts de philosophie et de théologie sérieuses, imprégnés au contraire jusqu’aux moelles d’un venin d’erreur puisé chez les adversaires de la foi catholique » [Pascendi § 2].Car la vraie philosophie, celle du Docteur commun, nous enseigne que l’intelligence humaine n’est pas purement passive dans la recherche de la vérité.Elle est active dans la mesure où elle « lit dans » (intus legere, en latin, d’où le verbe intelligere) la réalité le contenu intelligible (le concept), un peu comme un appareil à rayons X met en évidence les os à travers la chair.Par contre l’intelligence est passive dans la mesure où elle ne fabrique pas le contenu intelligible : elle le ne fait que le mettre en évidence. De la même façon, l’appareil à rayons X ne fabrique pas le dessin des os : il ne fait que le révéler.Toutefois cette explication de saint Thomas ne satisfait pas les modernistes, car elle laisse l’homme trop passif. Pour eux, l’homme ne se contente pas de découvrir la vérité dans la réalité : il en fait une expérience vivante qui modifie le contenu même de ce qui est connu.Ainsi la vérité ne sera pas la même pour les hommes du XXIe siècle que pour ceux du Moyen-Age. « La vérité n'est pas plus immuable que l'homme lui-même, car elle évolue avec lui, en lui et par lui [4]. »On peut résumer la différence de conception entre le moderniste et « l’homme normal » : pour le premier la vérité dépend (au moins en partie) de nous-même, elle est subjective ; pour le second la vérité est la même pour tous, elle est objective.
Un péché d’omission
Le Concile avait été sérieusement préparé par une commission préparatoire qui avait élaboré, notamment, un schéma « sur le dépôt de la foi à conserver dans sa pureté ». Après avoir rappelé dans un préambule le grave devoir de conserver ce dépôt, le premier chapitre de ce schéma concernait – ce n’est pas un hasard – la « notion de vérité ». On y lisait notamment :
L’Église […] croit fermement que l’homme a la faculté de connaître les choses telles qu’elles sont [5].
Cet enseignement n’a pas été retenu par le Concile, qui a rejeté ce schéma comme la plupart des autres schémas préparatoires.Il n’a rappelé nulle part la capacité de l’intelligence à connaître la réalité telle qu’elle est en elle-même, indépendamment du sujet qui connaît.C’est là un péché d’omission. Car cette question de la vérité est bien la question capitale dans le monde d’aujourd’hui.Louis Jugnet écrivait vers l’époque du Concile :La vérité évolue-t-elle ? Cette question, de nos jours, revêt une importance énorme. Presque tout le monde, actuellement, est persuadé, comme d’une chose allant de soi, que la vérité change, que la vérité évolue constamment, etc. qu’elle dépend du temps, du lieu, de la société, de la structure de notre corps, des institutions, ce qui l’empêche à jamais d’être définitive ou stable. Cette idée se retrouve dans les doctrines les plus diverses (chez Hegel, Marx, Édouard Le Roy, Teilhard de Chardin, Sartre, etc…). On pourrait amonceler les citations sans le moindre effort [6].Avoir omis volontairement (puisque le schéma préparatoire qui traitait la question a été écarté) cette question au Concile est déjà une première cause du néo-modernisme post conciliaire.
Le Concile, la vérité et la liberté
Si le modernisme fausse la notion de vérité, c’est pour épanouir le sentiment de la liberté si cher à l’homme moderne (Pascendi, § 27).En effet, si la vérité évolue « avec lui, en lui et par lui », l’homme sera libre de la faire évoluer dans le sens qui lui convient. Tandis que si la vérité est indépendante de l’homme, celui-ci doit l’accepter et s’y plier : il n’est pas libre de la refuser.Par conséquent, une autre manière de favoriser le modernisme sera d’exalter la liberté au détriment de la vérité, laissant par là croire que la vérité n’est pas quelque chose d’objectif qui s’impose à tous les hommes.Et c’est ce qu’a fait le Concile en promulguant un droit naturel à la liberté religieuse. Un tel droit favorise la pensée que la vérité n’est pas quelque chose d’objectif, qui s’impose aux hommes, qu’elle est au moins en partie subjective, qu’il y a une part qui vient de l’homme, si bien que je ne peux pas imposer « ma » conception de la vérité qui ne correspond peut-être pas à celle de mon voisin : je dois donc respecter « sa » vérité, et le laisser libre tant qu’il ne dépasse pas certaines limites [7].Voilà une deuxième manière dont le concile Vatican II a favorisé le néo-modernisme contemporain.
Le Concile a modifié la notion de magistère
Il y a une troisième raison qui a fait du Concile un allié objectif du modernisme : c’est sa manière de présenter le magistère de l’Église.Les quatre Symposiums de théologie de Paris de 2002 à 2005 ont constaté que le Concile, sous la nouvelle appellation de Concile pastoral, a en réalité changé la notion de magistère pour l’adapter à la mentalité actuelle.En effet le magistère est devenu l’expression de la foi actuelle de l’Église, entendue non pas comme un contenu objectif et immuable de dogmes et de doctrines, mais foi entendue dans un sens subjectif, comme une expérience vivante du croyant.Au Concile, l’Église a écouté le « sens de la foi [8] » de l’ensemble des croyants. Ce sont les « experts », les « nouveaux théologiens », qui ont été chargés de transmettre aux évêques le contenu de cette foi vivante de l’Église d’aujourd’hui [9].Alors que jusqu’à Vatican II on considérait que le magistère était le porte-parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ (les Apôtres et leurs successeurs étant chargés de nous transmettre sa doctrine), au Concile le magistère s’est présenté comme le porte-parole des croyants et de leur foi vivante [10].Mais ces notions de foi vivante, de magistère vivant, entendues comme des réalités qui changent et évoluent au gré des circonstances, sont des notions modernistes.Pour le modernisme, en effet, la foi est l’expression d’un sentiment intérieur, elle est subjective et changeante (d’un individu à l’autre, d’une époque à l’autre).Puisque la vérité de la foi évolue avec l’homme, il faut que le magistère évolue lui aussi, son rôle étant de « traduire la conscience commune » (Pascendi § 21, 25 et 31).Veut-on savoir comment ils imaginent le magistère ecclésiastique ? Nulle société religieuse disent-ils, n'a de véritable unité que si la conscience religieuse de ses membres est une, et une aussi la formule qu'ils adoptent. Or, cette double unité requiert une espèce d'intelligence universelle, dont ce soit l'office de chercher et de déterminer la formule répondant le mieux à la conscience commune, qui ait en outre suffisamment d'autorité, cette formule une fois arrêtée, pour l'imposer à la communauté. De la combinaison et comme de la fusion de ces deux éléments, intelligence qui choisit la formule, autorité qui l'impose, résulte, pour les modernistes, la notion du magistère ecclésiastique. Et comme ce magistère a sa première origine dans les consciences individuelles, et qu'il remplit un service public pour leur plus grande utilité, il est de toute évidence qu'il s'y doit subordonner, par là même se plier aux formes populaires [11].Pour le vrai catholique au contraire, la foi est reçue de l’extérieur, par l’enseignement qu’on écoute – ex auditu disait déjà saint Paul (Rm 10, 17). C’est le rôle du magistère de l’Église de nous transmettre le dépôt de la Révélation, dépôt qui est fixe puisque la Révélation est close depuis la mort du dernier Apôtre : la foi est donc objective et immuable, comme l’enseignement du magistère qui ne fait que préciser, développer, les vérités surnaturelles données une fois pour toutes à l’Église.En modifiant ainsi la notion de magistère, le Concile a favorisé encore une fois le modernisme.
La fièvre néo-moderniste
Sans doute, le Concile n’a pas enseigné ouvertement le modernisme, mais par son péché d’omission, par son libéralisme et par sa nouvelle conception du magistère, il a favorisé le néo-modernisme.En 1967, le pape Paul VI supprima l’obligation de prêter le serment anti-moderniste imposé par saint Pie X (1er septembre 1910). Il fut remplacé par une profession de foi post-conciliaire, promulguée en 1989, que nous avons analysée dans Le Sel de la terre 8 (p. 62-79). Cette profession contient le Symbole de Nicée, puis elle demande l’adhésion aux enseignements infaillibles de l’Église (jusqu’ici, rien de nouveau), enfin elle ajoute : « De plus, avec une soumission religieuse de la volonté et de l’intellect, j’adhère aux doctrines énoncées par le pontife romain ou par le collège des évêques lorsqu’ils exercent le magistère authentique, même s’ils n’entendent pas les proclamer par un acte définitif. » Par cette formule, il est clairement demandé d’accepter tout l’enseignement du Concile, ce qui ne peut qu’aggraver la situation.Dès la fin du Concile, Jacques Maritain parlait de « la fièvre néo-moderniste fort contagieuse, du moins dans les cercles dits “intellectuels”, auprès de laquelle le modernisme du temps de Pie X n’était qu’un modeste rhume des foins [12] ».La fièvre s’est effectivement répandue comme une terrible contagion, et 40 ans après le Concile, la plupart des catholiques sont devenus modernistes sans même s’en rendre compte.
Annexe : Saint Thomas et la vérité
Commentaire de saint Thomas sur Jn 18, 38.Pilate lui dit : « qu’est-ce que la vérité ? » (Jn 18, 38)Au sujet de cette question, il faut savoir que nous trouvons dans l’Évangile deux vérités : l’une, incréée et créatrice (facientem), et celle-ci est le Christ : « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6). L’autre, faite (factam) : « La grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ » (Jn 1, 17). En effet la vérité, selon sa raison propre, implique une proportion (commensuratio) entre la réalité et l’intelligence (intellectus).Mais le rapport de l’intelligence à la réalité est de deux sortes : il y a d’une part l’intelligence qui existe comme mesure des réalités, et il s’agit de celui qui est cause des réalités ; et d’autre part l’intelligence qui est mesurée par la réalité, chez celui dont la connaissance est causée par la réalité.La vérité n’est donc pas dans l’intellect divin parce qu’il est adéquat aux réalités, mais parce que les réalités sont adéquates à l’intellect divin lui-même; alors que la vérité est dans notre intelligence parce que celle-ci connaît les réalités telles qu’elles sont (quia ita intelligit res ut res se habent) [13].Ainsi, la Vérité incréée, l’intellect divin, est une vérité qui n’est pas mesurée ni faite, mais une vérité qui mesure et qui fait une double vérité : l’une dans les réalités elles-mêmes, en tant qu’elle les fait être en conformité avec ce qu’elles sont dans l’intellect divin ; l’autre qu’elle fait dans nos âmes, et qui est une vérité seulement mesurée et non mesurante.
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[1] — De là est venue l’expression : l’Église, au Concile, a procédé à son aggiornamento. La traduction française de ce discours rend le mot « aggiornamenti » par « corrections ».
[2] — Joseph Ratzinger, « Magistère et théologie », ORLF, 10 juillet 1990, p. 9. Reproduit dans Église et théologie, Paris, Mame, 1992, p. 90-91.Voir LeSel de la terre 16, p. 210, et LeSel de la terre 40, p. 245.
[3] — L’intelligence ne peut connaître avec certitude la vérité : c’est ce qu’on appelle l’agnosticisme. Nous avons besoin de l’expérience : c’est l’immanentisme. Nous avons là les deux sources du modernisme décrit par saint Pie X.
[4] — Proposition moderniste condamnée par le décret Lamentabili (3 juillet 1907).
[5] — Ecclesia […] firmiter agnoscit hominem facultate pollere intelligendi res prouti in se sunt. (Acta Synodalia Sacrosancti Concilii Œcumenici Vaticani II, Volumen 1, pars 4, p. 653) — On lit en note : Voir saint Thomas, Commentaire sur saint Jean, cap. 18, n. 11. — Et encore Pie XII, Allocution du 7 septembre 1953, AAS 45 (1953) p. 601: « La pensée de tous les temps, basée sur la saine raison, et la pensée chrétienne en particulier sont conscientes de devoir maintenir le principe essentiel : la vérité est l’accord du jugement avec l’être des choses déterminé en lui-même ». — Voir aussi I, q. 16, a. 1.
[6] — Louis Jugnet, Problèmes et grandscourants de la philosophie, 2e éd., Paris, 1974, p. 50.
[7] — Il y a bien eu des tentatives de justification de l’enseignement du Concile sur la liberté religieuse (dans Le Sel de la terre 56, p. 180, on trouvera la dernière que nous avons analysée), et toutes ne s’appuient pas sur le subjectivisme moderniste. Mais c’est là pourtant la seule justification vraiment logique et dans la pratique on voit que la liberté religieuse conduit à l’indifférentisme : « A chacun sa vérité. »
[8] — Sensus fidei, Lumen gentium § 12. On pourrait traduire peut-être plus exactement : le « sentiment de la foi ».
[9] — « Après le Concile, la dynamique de cette évolution se poursuivit ; les théologiens se sentent toujours plus comme les véritables maîtres de l’Église, et comme les maîtres des évêques. » [Cardinal J. Ratzinger, dans la présentation de l’Instruction sur la vocation ecclésiale du théologien, document de la congrégation pour la Doctrine de la foi, ORLF nº 28 (2117), 10 juillet 1990, p. 1 et 9.]
[10] — Nous renvoyons, pour ceux qui voudraient des précisions, aux Actes des Symposiums de théologie de Paris (disponibles à nos bureaux) et aux articles de M. l’abbé Calderon parus dans les numéros 47, 55 et 60 du Sel de la terre.
[12] — Jacques Maritain, Le Paysan de la Garonne, Desclée, De Brouwer, 1966, p. 16. Maritain n’était pas sans avoir sa part de responsabilité dans cette fièvre.
[13] — Note de l’édition du Cerf, 2006 (les notes ont été faites sous la direction du père Marie-Dominique Philippe) : « Saint Thomas reprend ici toute la philosophie première d’Aristote, et particulièrement la découverte du lien de l’intelligence avec le vrai (la vérité), découverte s’appuyant sur la recherche philosophique de l’être en acte et de ses différentes modalités (voir Métaphysique, Q, ch. 10). En effet quand nous pensons, nous pensons toujours à quelque chose qui existe. Sinon, si la chose à laquelle nous pensons n’existe pas, ce n’est plus une véritable pensée, mais une imagination, un rêve. Nos jugements sont vrais dans la mesure où ce qu’ils affirment est conforme à ce qui est dans la réalité. « Atteint la vérité celui qui pense que ce qui est séparé est séparé et que ce qui est uni est uni ; se trompe celui qui pense contrairement à ce que sont les réalités » (Aristote, Ibid., 1051 b, 3-5). C’est donc le réel qui détermine notre capacité de connaître, notre intelligence, et qui l’actue. Et notre intelligence, en adhérant au réel en ce qu’il a de plus lui-même, son acte d’être, se qualifie. La vérité est ainsi cette qualité de l’intelligence correspondant à l’adéquation de l’intelligence et de la réalité. A plusieurs reprises saint Thomas, dans ses écrits, précise ou évoque le lien de l’intelligence avec le vrai. Voir notamment De veritate, q. 1, a. 1 ; I, q. 16, a. 1, c. ; q. 21, a. 2, c. »