31 Jan
31Jan

https://www.seldelaterre.fr/articles/sdt42/la-nouvelle-religion-de-vatican-ii

Le Sel de la terre n°42, automne 2002

Éditorial 
  NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST est venu pour rendre témoignage à la vérité, pour illuminer tout homme venant en ce monde et pour donner la vie divine à tous ceux qui croiraient en lui.Ainsi pensaient les catholiques avant le concile Vatican II.Un certain nombre d’experts et de néo-théologiens ont trouvé que cette re­ligion avait un inconvénient : elle était un facteur de division.En effet, il y a ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, ceux qui accep­tent la lumière et ceux qui préfèrent rester dans les ténèbres parce que leurs œuvres sont mauvaises : bref, un tri se fait entre les fils de la lumière et les fils des ténèbres.Une telle religion n’est plus adaptée à une époque comme la nôtre où nous faisons l’expérience de l’unité du genre humain. Il fallait donc réformer l’Église et la religion. Écoutons le cardinal König, un des ténors du Concile : Le monde moderne se développe vers l’unité. Pour la première fois dans l’histoire nous faisons de manière consciente l’expérience de l’unité du genre humain et de notre communauté de destin. Exprimer de façon plénière cette unité et la réali­ser dans l’histoire est la tâche décisive de notre temps.Il est d’une importance déterminante dans ce monde actuel que les forces reli­gieuses agissent comme forces d’unité. Au cours de l’histoire, la religion n’a cessé d’apparaître sous le visage du particularisme qui cause la séparation, la haine et la guerre. Et le christianisme, lui aussi, est imbriqué dans cette histoire.Si le monde d’aujourd’hui doit accorder une place au christianisme, celui-ci doit se révéler comme une force de liaison et de réconciliation. Il lui faut se tenir en dialogue avec tous les autres [1]. « Si le monde d’aujourd’hui doit accorder une place au christianisme… » : c’est une question de vie ou de mort, il faut s’adapter ou mourir. Les Pères conci­liaires ont préféré la vie, au prix d’une « petite » transformation, un simple chan­gement de perspective :

Dans une perspective de domination ou de combat, l’homme chrétien se sentait humainement uni aux siens et opposé aux autres. Il s’éprouvait peu ou prou étranger à tout ce à quoi il s’opposait. Son « dedans », c’était la société de ses pairs, l’Église. Son « dehors », c’était tout le reste de la famille humaine.Dans une perspective de fraternité universelle, le monde entier apparaît comme le « dedans » de l’homme chrétien. L’Église ne s’oppose pas au monde […] l’Église est faite pour donner vie et intériorité au monde. […]La tendance des derniers siècles fut de considérer l’Église à part du monde, de garder « le sel de la terre » dans la salière dont on vantait la beauté, la valeur surémi­nente, le caractère précieux, au moment même où l’on prétendait « verser » dedans le monde entier. Les chrétiens prennent tout simplement conscience aujourd’hui que l’on ne verse pas la soupe dans la salière, mais la salière dans la soupe [2]

Si l’on traduit la métaphore, cela veut dire qu’il ne s’agit plus de convertir le monde au christianisme (verser la soupe dans la salière), mais d’adapter la reli­gion au monde (verser la salière dans la soupe).En agissant ainsi, les catholiques feront « mûrir » leur religion. Si les autres religions acceptent d’entrer dans cette perspective, nous parviendrons enfin à l’unité tant désirée : S’il est vrai, comme le dit H. Maurier, que « la conversion au Christ ne se fera pas par la ruine des autres religions mais par leur mûrissement », nous avons à tra­vailler à ce « mûrissement », à cet accomplissement, à ce cheminement désintéressé vers la plénitude, c’est-à-dire que nous avons à travailler à « la promotion des valeurs religieuses » partout où elles sont. H. Maurier n’a-t-il pas raison de considérer les reli­gions « comme un moment de l’unique économie de salut voulue par Dieu » ?Comme l’écrit encore J. Dournes : « Évangéliser [les païens], ce n’est pas leur apporter un Christ étranger ni implanter une Église préfabriquée ailleurs ; c’est conduire l’évolution d’un germe pour lui faire passer le seuil de l’Illumination en lui ma­nifestant le Révélateur [3]. »

 Le changement de perspective consiste donc tout simplement à passer de la religion de la « vérité » à celle de « l’unité » : il ne s’agit plus de convertir les autres à la « vérité » (perspective de combat), mais de travailler à « l’unité » (perspective de fraternité). Au besoin on passera sous silence les points de divergence : Il s’agissait avant tout de souligner ce qui est commun et de mettre en veilleuse ce qui sépare [4]. Évidemment, puisqu’il s’agit de « changer de perspective », cela ne va pas sans une conversion de la part des catholiques : Jusqu’alors le christianisme cherchait surtout à vaincre [les autres religions] et à les absorber. Il s’attardait relativement peu à les comprendre ou simplement à les connaître. Peut-être une réflexion en profondeur sur l’Évangile aurait-elle pu opérer un retournement de cette situation. Mais, comme il arrive souvent, par une pente bien humaine, la théologie du grand nombre « traduisait » l’événement plutôt qu’elle ne le retournait. Elle s’enhardissait à montrer les religions comme les plantes vénéneuses qu’il fallait arracher de la terre, et non comme des fruits qui pouvaient avoir quelque saveur. Elle entrait tout entière, sauf chez un petit nombre, dans la dialectique d’opposition et de domination. Dans la culture du temps, elle allait dans le sens où l’inclinaient les mentalités.La situation du monde a aujourd’hui totalement changé. Les mentalités aussi. Tel est « l’événement » de notre époque. Il commandait aussi, en sous-œuvre du tra­vail conciliaire, une nouvelle définition des relations de l’Église avec les religions non chrétiennes [5]. Puisque donc le patrimoine spirituel commun aux chrétiens et aux juifs est si grand, le Concile veut encourager et recommander entre eux la connaissance et l’estime mutuelle. La doctrine sur laquelle se fonde cette conclusion est tradition­nelle et révélée, mais il faut bien constater que, dans le passé, la conclusion a rare­ment été tirée, du moins avec une telle netteté et une telle autorité. C’est vraiment à une conversion dans notre attitude que nous sommes invités [6]. En votant [le décret sur l’œcuménisme Unitatis Redintegratio] à la presque una­nimité des suffrages, le Concile s’est solennellement engagé, et il a engagé l’Église catho­lique, dans la voie de l’œcuménisme. L’acte est d’une portée comparable à celle des grandes décisions historiques par lesquelles le mouvement des choses a été décidé pour des siècles. […]

Est-ce à dire que tous les Pères qui ont donné leur placet se représentent l’œcu­ménisme de la même manière ? Est-ce à dire qu’ils sont tous au même point, qu’ils donnent tous au texte lui-même la plénitude de sens que le Secrétariat pour l’unité y a mise ? L’exiger serait demander un miracle, le penser serait sans doute méconnaître les réalités. Il y a plusieurs degrés dans le sens œcuménique. Les uns s’arrêtent peut-être au niveau d’une certaine aménité dans les rapports en gardant l’idée de convertir ainsi les autres à nos bonnes raisons. Les autres voient davantage la nécessité d’une adaptation à la mentalité de nos dialoguants, mais sans aller jusqu’au niveau des mises en question et de la conversion spirituelle qu’un œcuménisme authentique ré­clame de nous-mêmes. On ne peut estimer avec une chance sérieuse de ne pas se tromper, la proportion de ceux qui réalisent totalement les exigences de l’œcumé­nisme et l’ampleur de l’aventure dans laquelle ce décret engage l’Église catholique [7]. On peut même, en changeant un peu le sens du mot, parler d’une nouvelle « révélation » : Le chrétien doit non seulement voir l’influence de la religion sur ses partenaires, mais l’influence de ceux-ci sur celle-là, et, paradoxalement, prendre conscience que la rencontre d’une religion est aussi rencontre et « révélation » (au sens chimique où l’on parle de liquide « révélateur ») de son propre christianisme [8].

 Oui, Vatican II a bien inauguré une nouvelle religion. Et cela, par une sub­tile interversion : on fait passer dorénavant l’unité avant la vérité.

Ainsi l’Église, qui est appelée par saint Paul la « colonne de la vérité » (1 Tm 3, 15), est désormais désignée par le Concile comme « le sacrement de l’unité » : L’Église a été amenée à redéfinir son essence au dernier concile, d’une façon plus large [9]. Elle se conçoit désormais comme « le sacrement, c’est-à-dire le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen gentium, 1). Et le cardinal Wojtyla de préciser que « tous les hommes sont englobés dans ce sacrement de l’unité [10] » [11].

Désormais nous sommes en pleine ambiguïté. Car s’il n’y a qu’une seule vérité (et en définitive une seule Vérité suprême, celui qui a dit « ego sum Veritas [je suis la Vérité] » Jn 14, 6), il y a deux sortes d’unité : l’unité dans le bien, et l’unité dans le mal ; l’unité dans la vérité et l’unité dans l’erreur.La religion de la vérité et celle de l’unité, la « colonne de la vérité » et « le sacrement de l’unité », ne peuvent s’identifier que si l’on suppose que tous les hommes sont bons et ne se trompent jamais.Mais si ce n’est pas le cas, s’il y a des bons et des mauvais, une vraie reli­gion et des fausses, on ne pourra rechercher l’unité à tout prix sans sacrifier la vérité.

Et, de fait, c’est le drame de l’Église conciliaire [12]. Elle ne dit plus la vérité sur des points essentiels de notre religion. Au besoin, même, elle « corrige » cer­tains points de doctrine (par exemple sur la liberté religieuse) qui gênent le tra­vail d’unification.« Je vous le dis, si eux se taisent, les pierres crieront » (Lc 19, 40). La vérité ne pourra pas être bâillonnée, même si ceux qui ont reçu mission de la trans­mettre aux hommes sont infidèles à leur devoir.Prions et sacrifions-nous pour que Pierre retrouve sa voix, et pour que – en attendant – de nombreuses petites pierres (dont Le Sel de la terre) crient bien fort que la nouvelle religion de Vatican II est une fausse religion.


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[1] — Cardinal F. König, dans Documents conciliaires 2, « Introduction à Nostra ætate », Centurion, Paris, 1965, p. 201.

[2] — A.-M. Henry O.P., dans Les Relations de l’Église avec les religions non chrétiennes, « Unam Sanctam 61 », Cerf, Paris, 1966, p. 15-16.

[3] — A.-M. Henry O.P., dans « Unam Sanctam 61 », Cerf, Paris, 1966, p. 18.

[4] — Cardinal F. König, dans Documents conciliaires 2, « Introduction à Nostra ætate », Centurion, Paris, 1965, p. 200.

[5] — A.-M. Henry O.P., dans « Unam Sanctam 61 », Cerf, Paris, 1966, p. 12-13.

[6] — G. M.-M. Cottier O.P., Les Relations de l’Église avec les religions non chrétiennes, « Unam Sanctam 61 », Cerf, Paris, 1966, p. 255.

[7] — Yves M.-J. Congar O.P., dans Documents conciliaires 1, Centurion, Paris, 1965, p. 190-191. Puisque nous citons Congar, ajoutons cette citation qui donne au « bon » pape Jean la paternité de cette « aventure » dans laquelle s’est engagée l’Église catholique : « [Le décret sur l’œcuménisme] tra­duit l’esprit de Jean XXIII qui, bien qu’il n’en ait pas écrit une ligne, peut en être considéré comme le premier père. C’est Jean XXIII qui a voulu le Concile, qui lui a donné ces deux finalités, entre les­quelles il mettait un lien : la rénovation interne de l’Église catholique, le service de la cause de l’unité chrétienne » (Yves M.-J. Congar O.P., dans Documents conciliaires 1, Centurion, Paris, 1965, p. 165.)

[8] — A.-M. Henry O.P., dans « Unam Sanctam 61 », Cerf, Paris, 1966, p. 15, 16, 18, 21.

[9] — On trouve dans l’édition originale italienne du livre du pape, Le Signe de contradiction, p. 26, cette phrase que l’on s’est lâchement abstenu de transcrire dans l’édition française (Wojtyla, cardinal Karol, Le Signe de contradiction, Fayard, « Communio », 1979), : « La Chiesa del nostro tempo è diventata particolarmente cosciente di questa verità e proprio nella sua luce è riuscita a ridefinire nel Concilio Vaticano II la propria natura. » (L’Église de notre époque est devenue profondément consciente de cette vérité. A sa lumière, elle a réussi à redéfinir sa propre nature lors du concile Vatican II).

[10] — Wojtyla, cardinal Karol, Le Signe de contradiction, p. 43.

[11]Le Sel de la terre 16, p. 188 (recension du livre du professeur Dörmann : La Théologie de Jean-Paul II et l’esprit d’Assise).

[12] — Notons au passage que c’est aussi le drame des « ralliés » (Fraternité Saint-Pierre, Campos…) qui font passer l’unité avec « Rome » avant le témoignage de la vérité.


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